La chaire de la cathédrale de Strasbourg
texte de Julien LOUIS
article paru dans l’ALMANACH SAINTE ODILE 2008
avec l'aimable autorisation d'ALSACE MEDIA
« Dentelle de pierre » : sans doute l’expression qui vient le plus souvent à l’esprit de celui qui regarde la chaire de la cathédrale, historien méticuleux, fidèle attentif ou touriste curieux. « Dentelle de pierre », la balustrade animée de quatre-feuilles percés de mouchettes, la corbeille aux fins dais saillants apparemment si fragiles, les longues et minces colonnettes qui semblent ne rien pouvoir porter, le pied central qui dissimule son épaisseur dans l’ombre, derrière les niches minutieusement refouillées. Séduction immédiate du regard qui suscite l’étonnement ravi et l’admiration pour le talent de l’artiste : or, providentiellement, celui ci est bien connu: une signature, un H majuscule déformé, est gravée sur la rampe et sur la clef sous la corbeille, et permet une identification incontestable, celle de Hans Hammer.
Une date l’accompagne, 1485.
Les chroniqueurs sont plus précis encore : la chaire a été réalisée pour Gei1er de Kaysersberg qui, venu de Bâle, prêche à la cathédrale depuis 1478. Ses sermons sont particulièrement écoutés, et sa réputation a dépassé les limites de l’Alsace. Un homme influent qui l’a fait venir à Strasbourg, Pierre Schott, est un soutien indéfectible dans ses combats et dirige l’œuvre Notre- Dame : Hans Hammer vient tout juste d’y être nommé maître d’œuvre. Tout naturellement, il lui revient la responsabilité de la réalisation de ce somptueux monument pour un poste, celui de prédicateur, en fait pour un homme, Geiler.
Description
Le monument a souffert au cours de son histoire : plusieurs statuettes— les plus faciles à subtiliser — ont disparu et ont été remplacées au XVIII siècle. A cette même époque, le grand doyen a exigé la destruction de la frise qui courait à la base de la rampe, peuplée de personnages jugés indécents. Des incohérences iconographiques suggèrent même que parmi les figures anciennes, certaines n’avaient pas place initialement sur la chaire, alors que deux autres aujourd’hui au Musée de l’Oeuvre Notre-Dame en proviennent avec certitude. Mais les archives et — notamment le dessin préparatoire exceptionnellement conservé — les descriptions anciennes, l’état actuel permettent d’en reconstituer le programme dans ses grandes lignes. Sur la corbeille, le Christ est représenté sur la croix, entre Marie et Jean puis, de chaque côté, se déroule un cortège de huit apôtres. Tout autour, dissimulés dans de petits éléments architecturaux, des anges portent les instruments de la Passion. Sur le pied, la Vierge est de nouveau représentée, mais mère : elle porte l’Enfant dans ses bras et est entourée de saints ; sur le socle sont sculptées les quatre figures du tétramorphe, évocation des évangélistes. Tous ont contribué à répandre l’enseignement du Christ, la nouvelle de sa mort et de sa résurrection, symbolisées par l’Agneau pascal qui les accompagne. Enfin, les piliers externes présentent trois niveaux de figurines, surtout modernes. En bas sont représentées les grandes figures de l’Ancien Testament, socle et support sont réservés au Nouveau ;
les quatre Pères de l’Église accompagnés de Laurent, saint particulièrement vénéré dans la cathédrale, les surmontent et au sommet, sont réunis les quatre évangélistes. Sous l’escalier enfin, quelques personnages évoquent la légende de saint Alexis, mort devant la demeure de ses parents qui n’avaient pas reconnu dans cet homme misérable et épuisé leur fils revenu de pèlerinage.
Une architecture pédagogique
Du haut de la chaire, le prédicateur pouvait interpeller les fidèles en utilisant les images comme support: la figure souffrante du Christ en premier lieu, juste en dessous de lui — « contre sa poitrine » note un chroniqueur —, comme les auteurs des grands textes qu’il cite et commente, les évangélistes en premier lieu mais aussi les Pères ou les martyrs, dont la vie exemplaire est source d’enseignements. Toutes ces figures pouvaient se combiner dans des discours, dans une démonstration, et Geiler lui- même le dit si, durant l’office, l’attention du fidèle se trouve égarée, les images qui l’entourent le ramèneront à des pensées pieuses. En sollicitant l’imaginaire, en réveillant la mémoire, elles donnent accès à l’invisible. Pour autant, le prédicateur véhément et rigoriste se créée : la représentation des saintes comme des dames nobles, voire pire, le heurte. Qu’a-t-il pensé de la sainte Barbe, élégante et délicate, luxueusement vêtue, aujourd’hui au Musée de l’Oeuvre ? Comment a-t’il jugé cette chaire somptueuse, manifestation ostentatoire de richesse et d’opulence ? Aucun de ses textes — d’ailleurs encore mal connus — n’en apporte la moindre indication.
Une analyse détaillée des sculptures en souligne l’hétérogénéité. Multiplicité des époques bien sûr, mais aussi des mains, même pour les plus anciennes. Les figures solidaires de l’architecture, comme Alexis, sont d’ailleurs les plus médiocres ! Mais quelques-unes, remarquables, se détachent : un évêque au visage buriné, fatigué et impressionnant, et Barbe déjà évoquée, dont la longue courbe des vêtements tend presque à l’abstraction. Face à ces réalisations remarquables, on a pu évoquer Nicolas de Haguenau, le sculpteur le plus doué de sa génération, collaborateur fréquent de Hans Hammer. Mais pour autant, il ne faudrait pas ne plus voir qu’elles. Le sculpteur du XVIII siècle, respectueux de cet ensemble à une époque où le Moyen Age était méprisé, était un artiste brillant : sa figurine de Jérôme, construite autour d’un axe torsadé, invite à tourner autour de la fine colonnette contre laquelle elle s’adosse, pour la redécouvrir à chaque angle de vue.
La chaire au XXI siècle
Aujourd’hui, la chaire n’a plus de fonction : aucun prédicateur n’y monte encore pour expliquer le message chrétien. Elle pourrait être plus qu’un bijou du passé, mais elle est devenue bien autre chose. La fascination pour l’époque médiévale, le goût moderne pour la cryptographie voudrait en faire une clef pour un message dissimulé : un rayon vert — bien aléatoire — en serait la manifestation. Mais loin de ces spéculations contemporaines, une autre appropriation est au moins aussi révélatrice : le petit chien triste de saint Alexis, le seul qui avait reconnu son maître, est devenu — depuis quand ? — une figure protectrice. Le toucher vaudrait garantie de la réalisation d’un vœu et le noircissement de la pierre témoigne de la popularité de cette pratique. Celle-ci a sa propre lecture : l’animal est celui de Geiler lui-même, figé dans la pierre comme s’il venait écouter les sermons de son maitre. Figure d’attention et de fidélité, il incarne dans notre époque, sous une forme inattendue, la mémoire du célèbre prédicateur, indissociablement liée à ce fascinant monument.



