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 Geiler de Kaysersberg

texte de l'abbé Bernard Xibaut

Article pru dans l’ALMANACH SAINTE ODILE 2001
avec l'aimable autorisation d'ALSACE MEDIA

Le visiteur de la Cathédrale de Strasbourg ne manque pas d’admirer la merveilleuse chaire adossée contre un pilier de la grande nef. Elle est si finement sculptée que l’expression de « dentelle de pierre » lui convient à merveille.
Tout au plus sait-il qu’elle a spécialement été édifiée pour le prédicateur Geiler de Kaysersberg. Mais qui était donc cet homme étonnant ? Et qu’y avait-il donc dans sa prédication pour qu’on s’en souvienne encore?

De Bâle à Strasbourg

D’origine alsacienne, il nait en Suisse au milieu du XV siècle, et revient tout jeune à Kaysersberg, village de ses parents, où son grand-père le recueille lorsqu’il se retrouve orphelin. Kaysersberg appartient alors, comme la majeure partie de l’actuel Haut-Rhin, au diocèse de Bâle. II n’est donc pas étonnant de retrouver Geiler dans cette ville, successivement prêtre, docteur en théologie, chanoine de la cathédrale et prédicateur. Après un passage à Fribourg et à Würzbourg, où il rencontre chaque fois un vif succès, le voilà à Strasbourg où l’on crée pour lui le poste de prédicateur de la cathédrale en 1478. À partir de cette date, Geiler est tenu de prêcher les dimanches et fêtes, mais aussi d’assurer les sermons quotidiens du Carême. En outre, il fréquente les communautés féminines de la ville qui se signalent par leur ferveur religieuse et leur tradition mystique. En dehors de ces quelques îlots de spiritualité, la situation religieuse de Strasbourg n’est guère brillante. Les curés et les religieux mendiants offrent le piteux spectacle de leurs querelles et de leurs inconduites, tandis que l’évêque Albert de Bavière est plus préoccupé de défendre ses prérogatives et ses revenus que de réformer l’Eglise. Geiler va trouver dans ces écarts des pasteurs censés donner l’exemple, une merveilleuse occasion de mettre en œuvre ses talents oratoires. Il rencontre un tel succès que la chapelle paroissiale de St Laurent s’avère rapidement trop petite et qu’il faut lui installer une chaire au beau milieu de la nef: c’est celle-là même que nous admirons aujourd’hui.

Un clergé à la dérive

À propos des prêtres, Geiler va jusqu’à parler de « Pfaffenhass » pour qualifier la haine envers les clercs qui se développe et qui entrainera la Réforme. Les couvents qui ne cherchent pas à se réformer sont cruellement épinglés : ce sont « des pourrissoirs qu’empuantissent des charognes » ! Certes, Geiler sait pertinemment que beaucoup de religieux ont été placés au couvent par leurs parents, mais il les exhorte à ne pas leur en vouloir. Qu’ils profitent plutôt de cette circonstance pour devenir de bons religieux et gagner le ciel. À côté de ces mauvaises religieuses, qui ne respectent ni la clôture, ni le silence et se font confectionner des mets délicats, Geiler vante les bonnes religieuses, entièrement données à Dieu, qui restent insensibles à toute possession matérielle, pourvu qu’il leur reste un crucifix dans la cellule. Les évêques ne sont pas épargnés : Geiler les compare aux flèches qui dominent les églises, mais attirent aussi la foudre. Lorsque Strasbourg connaît la disette, en 1481, il n’hésite pas à dénoncer les accapareurs qui stockent les céréales pour de juteux trafics, justifiant le droit des pauvres à s’emparer par la violence du trop plein des riches. On devine que ce discours ait suscité ure réaction de la municipalité, toute heureuse des critiques envers l’évêque et le clergé, qui favorisent ses projets, mais peu encline à accepter une telle révolution sociale.

 

La Cathédrale en otage

À la Cathédrale même, Geiler a fort à faire pour lutter contre les multiples pratiques qui relèvent davantage des cultes païens que de la prière chrétienne. La Dédicace et la Pentecôte sont prétexte à des fêtes nocturnes où les foules, abreuvées du vin d’un tonneau placé dans la chapelle Ste Catherine, se livrent aux chansons grotesques et aux beuveries. C’est la conséquence d’une vieille coutume qui voulait qu’on offre l’hospitalité à tous ceux qui étaient venus de loin pour la fête. “Il y a fête, dit Geiler, mais ce n’est pas en Dieu qu’on se réjouit. La joie est dans le manger et le boire, les bouteilles, le jeu et les cartes. Et puis il y a le “Roraffe”, ce pantin articulé auquel un valet, dissimulé dans le buffet de l’orgue, prête sa voix. C’est une succession d’invectives et de propos grossiers qui interrompent les chants religieux et… les sermons de Geiler, à la grande colère du prédicateur. Et que dire de ce défilé d’enfants de chœur qui la veille de la fête des Innocents se griment en prélats et singent la messe au maître-autel ? À force de tonner, Geiler réussit à éloigner “l’évêque des enfants” de l’autel.

Vains espoirs

Plus les années passent, plus le discours de Geiler se fait pessimiste et menaçant. Il est vrai que l’évêque Albert avait, dans un premier temps, donné des espoirs pour un redressement moral du diocèse, mais il déçoit très rapidement par son scepticisme et son inactivisme. Notre prédicateur est tenté, comme certains de ses compagnons, de se retirer à la Chartreuse de Kœnigshoffen, ou de s’établir dans un ermitage. L’arrivée du successeur d’Albert, Guillaume de Honstein, fait croire à la possibilité d’un renouveau, mais celui-ci se laisse à son tour paralyser par les manœuvres juridiques de clercs opposés à ses décisions. En 1508, Geiler crie son désespoir: « 1’Eglise est malade des pieds à la tête... la réforme est impossible.” Il meurt deux ans plus tard, et il est enterré, selon ses volontés formelles au pied de cette chaire qu’il a illustrée par sa fougue et son talent.


Sermons colorés

Chez Geiler, le contenu du discours est vigoureux, mais la forme est imagée et p1aisante. Ce sont là les deux ingrédients de son succès:
• un langage aux antipodes de la « langue de bois », solidement ancré dans l’actualité de son temps et sans concession pour personne, surtout pas les nantis de la société
• un style particulièrement soigné, faisant appel aux comparaisons les plus plaisantes et les plus inattendues, empruntées notamment au monde animal.
Le célèbre sermon sur « le lièvre en civet » (Der Has im Pfeffer) mérite à ce titre d’être cité. Geiler y détaille la vie de l’animal, depuis ses galopades dans la garenne jusqu’à son dépeçage et sa mise en sauce. Chaque étape de la préparation est prétexte à enseignement : le bon chrétien ne doit-il pas être rapide comme le lièvre et savoureux comme le civet?
Dans sa sagesse, Geiler renonce aux sermons interminables, s’il lui arrive, à ses débuts de prêcher des heures durant - c’est le cas lors de son premier Vendredi-Saint - il se fixe très vite la règle de ne jamais dépasser une heure.
À une époque où les bancs n’existent pas dans les églises, et où les fidèles peuvent librement aller et venir dans les nefs, il est capital pour un prédicateur non seulement d’attirer l’attention, mais encore de la conserver durant tous le temps que le sermon peut durer. Voilà pourquoi Geiler n’hésite pas à multiplier les jeux de mots et les anecdotes, et acquiert ainsi une réputation qui gagne les oreilles de l’empereur : Maximilien 1er le consulte occasionnellement et ses prédications seront publiées peu après sa mort.

Un appel à la conversion

Il est abusif de faire de Geiler le précurseur direct de la Réforme. En un sens, sa critique violente des abus de l’Église la prépare. Mas il n’envisage à aucun moment la disparition des institutions telles qu’elles existent. Il se contente de prôner leur purification. Sa critique ne vise en aucune manière les pratiques religieuses encore moins les dogmes de la foi. Au contraire, il affronte avec véhémence les premiers courants protestants, ceux de Wycef, de Huss ou des Vaudois. Voilà pourquoi les réformateurs strasbourgeois auront envers lui une attitude mitigée, approuvant sa critique des abus, mais regrettant son discours dogmatique très catholique. Il est significatif que les uniques îlots de fidélité au catholicisme qui subsistèrent à Strasbourg aux XVI-XVII siècles furent précisément les couvents où Geiler prêchait : Ste Marguerite, Ste Madeleine, St Nicolas aux Ondes. C’est bien la preuve que son discours bien que très critique envers les clercs, était marqué d’une fidélité à toute épreuve envers l’Eglise, malgré ses errements.

 

Quelques extraits des sermons de Geiler


Aux prédicateurs “Faites que votre parole porte le cachet de vos bonnes œuvres et qu’elle soit appuyée du témoignage de vos vertus: que votre extérieur, votre dévotion, vos prières, votre humilité, votre assiduité au travail, votre chasteté, votre frugalité, que toute votre vie, semblable à celle des apôtres, proclame hautement la vérité de vos enseignements. »

Aux clercs : “Vous devez être des pêcheurs d’hommes, et non de prébendes et d’évêchés.”

A propos des prélats: “Mieux vaudrait ne pas en avoir du tout que d’en avoir de pareils ! Plus ils sont élevés en dignité, plus ils font du mal, à la manière des grands arbres dont l’ombre frappe de stérilité tous les terrains alentour « … » Les tours (des églises) sont les prélats et les gens haut placés : pape, évêques, cardinaux, abbés. La foudre frappe de préférence les hautes tours et, quand il en tombe des pierres, les maisons voisines sont endommagées…C’est ainsi que les mauvais exemples venus d’en haut font tant de mal.”

 

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