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Geiler en son temps

 

Conférence donnée par M Francis Rapp, membre de l’Institut, le 10 mars 2010 en la Cathédrale de Strasbourg, célébrant le 500ème anniversaire de la mort du prédicateur.

 


I. La chaire que nous ne nous lassons pas d’admirer, fut érigée en 1485 parce que la nef de la cathédrale seule pouvait accueillir tous les auditeurs de Geiler de Kaysersberg. Ils s’étaient d’abord entassés pendant cinq ans dans la pénombre de la crypte. Le bras du transept où était célébré l’office de la paroisse Saint-Laurent, s’était avéré, lui aussi, trop exigu pour recevoir tous ceux que la parole de cet orateur qu’animait le feu sacré, semblait fasciner. Cet orateur ne se complaisait pourtant pas dans la facilité. La vie chrétienne qu’il prônait n’était pas facile ; elle devait être profonde, ne pas se contenter de pratiques superficielles, mais imiter Jésus-Christ et passer comme lui par la Passion pour parvenir à la gloire de la Résurrection. Et quand il évoquait les institutions qu’elles fussent ecclésiastiques ou civiles, qui prétendaient régler la conduite des individus, le prédicateur n’était pas accommodant non plus, mais dénonçait, sans ménager personne, toute les défaillances et tous les arrangements. Ne croyons pas que Geiler prenait plaisir à s’acquitter de sa tâche et qu’il était dans sa nature de morigéner autrui. Il suffit de jeter un coup d’œil sur son portrait. C’est un lutteur. Son regard pénétrant, ses mâchoires serrées, sa bouche en coup de sabre, tout dans ce visage respire la force. Non pas la vitalité sauvage que rien n’a jamais bridé, mais l’énergie que les mille blessures d’une sensibilité frémissante, loin de l’user, renouvelle constamment. A l’évidence, cet homme est tendu, concentré sur la mission dont l’accomplissement lui demande de mettre en œuvre sans cesse toute ses forces. Et dire que Geiler aurait pu mener une vie tranquille de professeur de théologie d’une université plutôt petite, donnant des cours à quelques étudiants, deux ou trois dizaines au plus, une existence confortable, assurant plus d’honneur que de tracas. Or ce fut précisément pendant qu’il se trouvait dans cette tour d’ivoire qu’il prit la décision de changer de vie. Cette sorte de conversion lui était apparue nécessaire. Parce qu’au service de l’université, il avait découvert tout ce qui dans la chrétienté allait de travers et qu’il était urgent de remettre dans la bonne direction. En effet, la tour d’ivoire où Geiler eût pu finir ses jours était ouvertes à tous les vents ; les rumeurs du monde y pénétraient, même les intellectuels perdus dans leurs spéculations, ils les entendaient et ne pouvaient pas ne pas se demander ce qu’elles signifiaient. Ainsi Geiler parce qu’il était universitaire, estimât de son devoir de quitter l’université. Au dehors, on avait besoin de maîtres spirituels capables d’apprendre aux chrétiens comment mettre leur conduite en accord avec leur foi. Il fallait aussi des prophètes qui rappelleraient aux autorités, celles qui gouvernent l’Eglise et la cité, qu’il importait de bien les gouverner. Geiler se sentit la vocation d’exercer cette double fonction de maître spirituel et de prophète. Abandonnant le jeu subtil et souvent stérile des savants, il résolut de se colleter avec les réalités concrètes de son temps.

II. Lorsqu’en 1460, âgé de 15 ans, Geiler fut admis l’université de Fribourg qui venait d’être créée, il entrait dans une des institutions les plus puissantes de la chrétienté. Fribourg était alors, avec sa jumelle Bâle, la dernière née d’une famille nombreuse. L’alma mater, la mère nourricière du savoir comptait plus d’une soixantaine de filles. Elles étaient réparties dans toute l’Europe, de l’Ecosse à la Pologne, de l’Italie à la Scandinavie. Le temps où Paris et Bologne étaient presque seules à dispenser la science était loin. Qui voulait étudier, n’était plus obligé de s’expatrier. Les Alsaciens avaient, pour ainsi dire à côté de chez eux, Bâle et Fribourg ; Heidelberg n’était pas très loin.

A ceux qui craignaient de séjourner dans un pays dont ils ne parlaient pas la langue, il n’était plus nécessaire de franchir les Alpes ou les Vosges. Ils furent alors de plus en plus nombreux à tenter leur chance. Les citadins fournissaient les grand bataillons, les Strasbourgeois, et même les fils de paysan ont été tenté par l’aventure. Plus d’une centaine de villages figure dans les livres de matricules des universités de cette époque.

On comprend que le tuteur de Geiler, son oncle ou son père, on ne sait pas exactement, estimait qu’il pouvait envoyer son pupille à Fribourg et qu’en payant ses études, il ferait un bon investissement. En effet, les gens possédant la science dispensée par les universités étaient recherchés. Dans l’Eglise dont le lourd appareil administratif exigeait le service de juristes compétents et dans les royaumes, les principautés et les villes, les villes du Saint-Empire en particulier, dont la gestion se voulait de plus en plus rationnelle. Aux étudiants qui avaient réussis, la belle carrière était promise. Il est vrai que tous ne réussissaient pas et que beaucoup se contentaient de la propédeutique que représentait la faculté des arts. Les plus tenaces et les moins pauvres poussaient plus loin, de préférence à la faculté de droit, parce que les débouchés y étaient larges et prometteurs. Très rares étaient ceux qui choisissaient la théologie. Car le cursus était très long. Au moins douze années d’études étaient demandées à ceux qui entreprenaient de le suivre. Geiler coiffa le bonnet de docteur en Saintes-Ecritures en 1475. Il venait d’atteindre la trentaine. Que faire une fois obtenu ce grade le plus élevé dans les hiérarchies de savoir ? Devenir un professeur de théologie. C’est ce que fit Geiler, qui s’était rendu à Bâle pour ses études de théologie en 1471, puis était revenu à Fribourg, où ses anciens maîtres firent de lui leur collègue.

Ainsi Geiler fut-il incorporé, en principe pour toujours, dans la société des universitaires, une société dont on a pu dire que ses membres étaient dominateurs et sûrs d’eux. Rien que de naturel dans cette attitude. Leur prestige était immense. Ils se souvenaient de l’époque dramatique au cours de laquelle l’église avait été divisée en deux puis en trois morceaux, dont deux puis trois papes rivaux prétendaient d’être les souverains légitimes. C’était l’université qui avait mis au point la doctrine faite pout recoudre les pièces de la tunique de Christ. Un concile qui représentait la chrétienté toute entière accomplirait seul cette tâche. De fait, à Constance d’abord, puis à Bâle, les pères conciliaires s’en acquittèrent et bien sûr les docteurs, les experts, étaient plus actifs et plus influents que les prélats.
Lorsque l’unité de l’Eglise eut été rétablie pour de bon en 1449, l’alma mater ne se trouva pas désœuvré pour autant. Le succès foudroyant de l’hérésie hussite en Bohême avait démontré que la chrétienté, même réunifiée, se portait mal et qu’il était urgent de la guérir. Les universitaires se dirent qu’ils devaient s’occuper de ce problème comme ils l’avaient fait pour le précédent. La Réforme devînt ainsi l’un de leurs grands soucis. Ils auraient voulu modifier le gouvernement de l’Eglise, le décentraliser en quelque sorte, mais le pape le leur interdît. A défaut de la tête, ils s’attachèrent donc à reformer les membres. Vaste programme. Des abus endommageaient tous les étages de l’édifice ecclésial, ni le clergé régulier, ni le clergé séculier n’étaient épargnés. La conduite des fidèles n’était pas plus édifiante que celle de leur pasteur. A cette situation, il était indispensable de porter remède. Les universitaire s’y sentaient d’autant plus tenus que des théologiens avaient à ce moment-là adoptés des positions qui leur en révélaient pleinement l’impérieuse obligation. Dieu, disaient-ils, ne refuse pas sa grâce aux hommes qui utilisent pour aller vers lui toutes les forces dont Il les a pourvus. Encore faut-il qu’ils le sachent et qu’ils sachent comment s’y prendre. Aux savants de les informer et de les éduquer. S’ils ne s’acquittent pas de cette mission, ceux qui en ont la possibilité, sont coupables de non assistance à personne en danger et quel danger ! Celui de perdre son âme.

Dans l’esprit des universitaires naquît alors une inquiétude. Ne vivaient-ils pas en vase clos, n’étaient-ils pas sourds aux appels à l’aide qui venaient du dehors ? Des appels qu’étouffait le vacarme à l’intérieur des facultés, des disputes entre les réalistes et les nominalistes, les thomistes et les scotistes ; les uns et les autres jouant à combiner en virtuoses des myriades d’abstractions. A quoi servaient ces débats ? A façonner la pensée de quelques étudiants qui deviendraient alors professeur à leur tour ? Ils travaillaient donc en circuit fermé. Celui qui le premier tira les leçons de ces constatations fut Jean Gerson. Ce fils de paysan parvenu au sommet de la hiérarchie universitaire (il devint chancelier à l’université de Paris) n’oublia jamais les petites gens, ses proches et ses amis. Aussi se préoccupait-il du sort des pauvres prêtres, comme il disait, les curés, les curés de campagne surtout auxquels était confiée la plus grosse part du peuple des fidèles. Gerson invita les évêques à réunir souvent leurs coopérateurs en synode, à se rendre chez eux lors de la visite pastorale, à créer des écoles pour les instruire. A ses confrères théologiens, Gerson recommandait de compléter la théologie spéculative par la théologie mystique afin de développer la connaissance du cœur trop souvent négligée au profit des raisonnements dessèchants. Que serait-un prêtre s’il ne savait, au tribunal de la pénitence, diriger les consciences d’une main plus délicate que ferme. Gerson prêcha d’exemple. Il accepta les tâches curiales, monta fréquemment en chaire, entendit les fidèles en leur confession, rédigea des manuels à l’usage du clergé paroissial, des traités de vie spirituelle en langue vulgaire, celle que ses amis les pauvres pouvaient comprendre. Geiler ne connut pas personnellement Gerson qui mourut en 1429, seize ans avant la naissance de Geiler. Mais la réputation de chancelier de Paris avait gagné rapidement les pays germaniques et il y jouit à titre posthume d’un triomphe et d’une telle autorité qu’il fut en quelques sorte le nouveau docteur de l’Eglise. Geiler ne pouvait pas ne pas découvrir sa pensée. Elle lui fut présentée par l’un de ses professeurs de Bâle. Elle le conquit si parfaitement qu’il chercha toute sa vie durant à s’en inspirer. Sur un point, il poussa l’imitation de son modèle plus loin encore que n’avait pu le faire Gerson. Celui-ci n’avait jamais abandonné sa chaire de professeur. Geiler pensa quant à lui qu’il devait s’occuper à temps complet du peuple fidèle. En 1478, deux ans à peine après avoir été coopté par ses collègues de Fribourg, il les quitta, renonçant à la carrière dans laquelle il venait d’entrer et qui s’annonçait prometteuse.

Allait-il demander à quelque évêque, celui de Constance ou de Bâle, qu’il lui confiât une paroisse ? Non pas ! Il avait remplacé naguère l’archiprêtre de la cathédrale de Bâle et gardait de cette expérience un souvenir très pénible. Plus précisément de la confession. Sa sensibilité trop vive le prédisposait au scrupule ? Il se demandait s’il avait trop morigéné les pénitents où s’il les avait rassurés à tort. En revanche, ce qui avait été faiblesse en l’occurrence, pouvait être une qualité, s’il optait ce qu’il fit, pour la prédication. Homme de cœur, il était capable d’éviter les écueils dans lesquels donnaient les esprits distingués et froid : la sécheresse et le pédantisme. Il ne voulait pas étaler sa science mais seulement y trouver l’argument qui pouvait convaincre, le fait qui pouvait toucher. Ajoutons que les natures sensibles sont parfois enclines à l’humeur, Geiler avait le don de trait d’esprit qui adoucit la critique sans pour autant l’édulcorer. Le sourire ne dissipe pas le sérieux d’un avis, il l’éclaire et le rend aimable. Puisqu’il possédait ce qui faisait le bon orateur, il choisit de se consacrer entièrement à la prédication. Ce faisant il n’innovait point. Depuis le XIIIe siècle surtout et la création des ordres mendiants Dominicains, Franciscains, Augustins et Carmes, des sermons de qualité étaient donnés dans les villes surtout. A Strasbourg, comment ne pas évoquer le souvenir du grand Tauler, capable de mettre les intuitions de la mystique à la portée de ses auditeurs. Un siècle plus tard la fougue de Jean Kreutzer, le curé de la cathédrale, frappa les Strasbourgeois. Geiler l’entendit prêcher à Bâle, alors qu’il était devenu novice des dominicains, naguère ses adversaires. Au XVe siècle dans les pays germaniques surtout, les citadins étaient très friands d’éloquence sacrée. De nombreuses cités créaient des postes dont les titulaires, de préférence universitaires, étaient tenus de prêcher régulièrement. Geiler faillit occuper une de ces « prédicatures» créé pour lui à Würzburg. La rencontre de Pierre Schott, l’Anmeister dont l’autorité morale était sans partage, le détourna du Main pour l’amener sur les bords du Rhin. En 1478, Geiler devint docteur im Münster, titulaire d’un poste dont Schott non sans peine avait obtenu la création.

III. La tâche était lourde : Geiler devait monter en chaire tous les dimanches et fêtes et quotidiennement en carême. Elle était lourde surtout parce que les sermons étaient méticuleusement préparés, pendant deux heures au moins la veille et pendant trois à quatre heures le matin même. La réflexion personnelle s’appuyait sur la lecture. Le prédicateur utilisait méthodiquement les ouvrages de sa bibliothèque, une bibliothèque constamment et méthodiquement enrichie. Strasbourg était alors l’une des villes de la chrétienté qui produisait le plus de livres et les livres religieux étaient de loin les plus nombreux. Tous les bons auteurs des Pères de l’Eglise jusqu’aux théologiens les plus modernes, étaient donc pour ainsi dire à portée de main et Geiler puisait largement dans ce trésor. Il en tirait les idées qu’il entendait présenter à son auditoire. L’ars praedicandi, les règles de l’homilétique, lui livrait le plan de son discours, la manière de développer les thèmes qu’ils avaient choisis, l’ordre dans lequel il allait aligner les arguments. Muni de ce canevas écrit en latin, la langue des théologiens de métier, il se rendait à la cathédrale. Une fois en présence de ses auditeurs, il lui fallait entreprendre un nouveau travail. Il n’était pas seulement indispensable de traduire en allemand ce qui avait été pensé en latin, il était tout aussi nécessaire de transposer le raisonnement abstrait de l’universitaire dans le langage courant de l’homme de la rue. Geiler excellait dans cette gymnastique de l’esprit. Un sens très sûr de la langue lui permettait de trouver le mot qui correspondait le plus exactement à ce qu’il voulait dire. Son imagination continuellement effervescente lui suggérait les mille et une comparaisons qui jetaient des passerelles entre le domaine de la spéculation et celui de la vie quotidienne. Il flattait le goût de ses contemporaines pour ce qui était bien assaisonné et ses formules truculentes créaient entre l’orateur et son public - qu’il ne s’interdisait pas de faire rire - une sorte de complicité. Comme il tenait à ce que ce qu’il disait fût retenu, il recourait à des procédés mnémotechniques tels que l’acrostiche. C’était là sans doute une des raisons pour laquelle il affectionnait le genre emblématique : l’allégorie qui servait de fil conducteur reliant les uns aux autres, les divers serments d’une série. La plus inattendue de ses suites de métaphores est aussi sans doute, la plus célèbre, le Civet de lièvre dont nous allons entendre des extraits dans quelques instants.
Ne nous attardons pas davantage à l’évocation de la forme qu’il donnait à ses discours. Présentons-en le contenu. Nous pouvons nous en faire une idée assez précise grâce aux quelques 550 sermons sur plus de 4.000 au total qu’il prononça - qu’ont conservé soit les notes de Geiler publiés par son neveu Wickram, soit celles que prirent les auditeurs et les auditrices clercs, religieux et religieuses. Comme le lui prescrivait l’art de prêcher, Geiler accordait la première place aux vérités de foi. Il ne laissait de côté aucun aspect de dogme, mais il insistait particulièrement sur la volonté divine de sauver l’homme. Tous les hommes et non pas ceux qu’il aurait prédestinés au Salut. Geiler estimait en effet que la prédestination risquait d’inciter les fidèles à la paresse, à quoi bon faire des efforts si d’avance tout était joué. Mais si le sacrifice du Christ sur la Croix assure à l’humanité toute entière la grâce de la Rédemption, encore faut-il que l’homme qui veut voguer vers le ciel oriente la voile de son esquif dans le bon sens pour que le souffle rédempteur la gonfle. L’homme en effet est un viator, un voyageur. L’Eglise lui montre le chemin. Elle éclaire sa raison, raison précieuse, mais faible, une petite chandelle ; sans le grand cierge qui est la Révélation, l’homme verrait peu de choses. Il n’aurait pas beaucoup de forces pour avancer non plus, mais la grâce greffe sur son organisme spirituel la puissance du Saint-Esprit. Une grâce que confère le baptême dés le début du voyage mais que complètent et renouvellent les autres sacrements. Geiler insiste sur la pénitence. Le fils prodigue peut et doit revenir vers le Père quel que soit le nombre de ses fautes et leur gravité. Le pardon ne lui sera pas refusé si sa contrition est sincère et s’il regrette d’avoir offensé Dieu parce qu’il l’aime et non pas seulement parce qu’il craint le châtiment. Voir clair dans sa conscience, ce n’est pas simple. Un bon confesseur est nécessaire. Se contenter de l’absolution ne suffit pas. Il faut réparer les dégâts que la faute a causé dans l’âme. C’est à cela que servent les peines, les pénitences prescrites par le confesseur. Ne pas les accomplir c’est à coup sûr s’obliger à les faire au purgatoire. Il est d’autre part recommandé d’user modérément des indulgences, elles ne remplacent pas l’authentique désir de s’amender. Cet avertissement vaut aussi pour les dévotions que Geiler se garde bien de condamner. S’adresser aux Saints et particulièrement à Notre-Dame est légitime, ils sont en communion avec les chrétiens dans la peine et sont prêts à les secourir – mais que ces rites ne restent pas des gestes et des formules mécaniquement débités, sans que le cœur y soit. Comme son maître à penser Gerson, comme les promoteurs de la dévotion moderne, - un courant majeur de la spiritualité occidentale au XVe siècle, originaire des Pays-Bas mais répandu largement dans la Chrétienté - Geiler rappelle à temps et à contretemps que la vie religieuse est d’abord et surtout une chose intérieure. Elle est l’Amour de Dieu et de Dieu présent dans le prochain. A ceux qui dénient à l’homme la possibilité de s’enflammer pour le divin, Geiler répond : la lentille bien orientée capte les rayons du soleil et embrase le bois. Certes, il est bon que l’environnement soit favorable, que les tentations du monde ne détournent pas constamment l’attention du viator de son but. La vie monastique, parce qu’elle protège contre les sirènes du dehors, peut être un paradis de l’âme. Geiler le dit souvent. Il est vrai que tous les chrétiens ne peuvent pas se retirer dans les couvents pour y demeurer toujours.

Il est vrai aussi que tous les couvents ne sont pas ce qu’ils devraient être. Geiler ne le savait que trop. Il savait que le mal s’insinue partout et qu’à force d’accumuler les succès il finit par décourager ceux qui lui résistent. Tenter d’endiguer le flot des vices, n’étaient-ce pas l’ardente obligation d’un prédicateur ? Pour commencer il fallait le démasquer, le débusquer dans tous les recoins où il se nichait. Avec une fougue que rien ne freinait, laissant libre cours à la colère, il dénonçait tout ce qui dans l’Église et la société lui apparaissait comme une insupportable trahison de l’Évangile. Sa furie véritablement guerrière lui commandait de tirer dans le tas, mitraillant des catégories entières de mauvais chrétiens, quitte à ne pas rendre justice à ceux et à celles qui précisément ne méritaient pas ses imprécations. Du haut en bas de la hiérarchie, tout le monde était visé. A Rome, tout se vend et s’achète et il racontait que le pape se déclarait incapable de ne pas céder au charme des beaux ducats dorés. Les évêques n’étaient pas épargnés. Accaparé par le gouvernement de leur principauté, ils se souciaient comme d’une guigne de la misère spirituelle de leurs ouailles. Ils s’imaginaient dominer de très haut leur évêché, oui, comme des cheminées, reconnaît Geiler, qui laissent la suie grasse de leur conduit tomber sur l’âtre, dans la marmite où mijote la soupe. Les chanoines disent l’office à la sauvette, à condition qu’ils viennent au cœur pour le chanter. Quant aux curés concubinaires, ça ne les empêche pas de dire la messe quand même, mais ils sont capables d’empêcher un pauvre laïc, coupable d’adultère, de faire ses pâques. Quant aux sermonts que les moins ignorants veulent bien donner, ils n’éclairent pas mieux que de la crotte dans une lanterne en guise de chandelle. Mais les plus mal menés sont les religieux et les religieuses. Les couvents qui n’ont pas accepté la discipline rigoureuse de la stricte observance sont alors les plus nombreux. Ils sont ouverts comme des maisons de passe. Que les parents n’y mettent pas leurs enfants. Des filles, on y ferait des putains et des garçons des voyous. Point de chasteté là dedans, point d’obéissance non plus, et pour ce qui est de la pauvreté, mieux vaut n’en pas parler. En fait, ceux qui devraient être le sel de la terre, devraient être appelés sal, parce que les trois lettres du mot évoquent le « s » superbe, le « a » avarice et le « l » luxure. Tout dans ce réquisitoire féroce, n’étaient pas du cru de Geiler. Il en avait emprunté des pièces à des prêcheurs, ses contemporains tels que le Cordeliers Maillard, mais aussi à des livres qu’on ne s’attendait pas à trouver dans la bibliothèque d’un prédicateur comme Geiler, ainsi le Décaméron volontiers grivois de Boccace. Il semble bien cependant que Geiler ait eu le don des formules particulièrement frappantes. Reconnaissons qu’il lui arrivait de jouer les avocats après avoir été procureur. Les évêques sont coupables surtout d’accepter une charge dont ils devraient savoir qu’elle est écrasante et qu’ils n’auront pas les moyens de s’en acquitter convenablement. Les curés sont à l’affut des moindres aumônes parce que leurs prébendes ne leur assurent qu’un salaire de misère et qu’il faut bien le compléter. Si les religieuses essaient de rendre la règles supportable, c’est parce leurs parents les ont fourrées au couvent pour ne pas avoir à les marier et payer une grosse dote. Les laïcs étaient donc complices des abus qui défiguraient la société des clercs. Ce n’était pas leur seule faute. La cupidité n’était pas la moindre. Leur fortune s’édifiait sur le malheur des sans-le-sou. Geiler crut un jour devoir inciter les pauvres, qui souffraient de la faim à se servir eux-mêmes dans les greniers des riches. Les édiles de Strasbourg le rappelèrent à l’ordre. Ce qui ne l’empêcha pas de faire tenir à la municipalité un mémoire de 21 points établissant les erreurs d’une politique qu’il jugeait indifférente à la détresse des pauvres et fort peu soucieuse de préserver la moralité publique. Le prédicateur se comportait en veilleur chargé d’alerter l’Eglise et la cité de que le mal se profilait à l’horizon. « Quant je vois la flamme de l’incendie, disait-il, je sonne de la trompe ». Il sonnait fort, assurément trop fort, la passion l’entrainaient au delà des limites du raisonnable. Geiler était un prophète et les prophètes tonnent. Pour réveiller la conscience assoupie, il lui semblait plus important de les troubler sans ménagement que de respecter les nuances.

Si comme Geiler en était persuadé, les défauts des institutions incitaient les personnes qui s’y trouvaient à ne pas se corriger, il était certes important de dénoncer cet état de choses – et de ce devoir le prédicateur s’acquittait inlassablement – mais n’était-il pas tout aussi nécessaire d’extirper les maux ainsi dénoncés ? Ne fallait-il pas interdire les comportements scandaleux ? Réformer les institutions que les mauvais habitudes avait fini par déformer ? Sans doute, mais ce n’était pas l’affaire de Geiler. Il était prédicateur, non pas prélat. Son autorité n’était pas judiciaire. Elle n’était que morale, comme celle des prophètes de jadis. Comme son maître Gerson, Geiler attendait beaucoup de l’évêque, le père des prêtres, ses coopérateurs, auxquels il communiquait son ardent désir de sauver les âmes. Les évêques de Strasbourg étaient alors bien éloignés de cet idéal. Albert de Bavière était un sceptique. Il ne croyait pas la réforme possible et préférait consacrer ses forces au rétablissement des finances diocésènes fort délabrées. Son successeur Guillaume de Honstein savant et de mœurs irréprochables, lui aussi prisonnier de ses obligations politiques, était trop prudent pour entreprendre une tâche qui exigeait de l’audace. Ne disait-il pas : « Pour arracher la queue d’un cheval, ne le prenez pas à pleine main, mais enlevez un crin après l’autre. » Il n’en avait pas enlevé beaucoup quand éclata la Réformation. Pendant 32 ans, de 1478, date de sa prise de fonction, jusqu’à sa mort en 1510, Geiler criait au feu. Ceux qui avaient la mission d’éteindre l’incendie, ne faisaient rien, ou presque.

Geiler était d’une nature trop sensible pour que, de déception en déception, il ne fût pas en fin de compte saisi par le découragement. En 1500 il envisagea de se retirer avec des amis dans un ermitage de la Forêt Noire. Huit ans plus tard, en chaire, il fit part à ses auditeurs de son diagnostic : « Tu me dis : n’est-il pas possible de réformer la chrétienté ? Je dis non. Il n’y a pas d’espoir. La chrétienté ne se portera pas mieux… Que chacun enfonce sa tête dans un trou et voit comment il peut faire ce qui est juste pour parvenir à la béatitude ». Que voulait faire comprendre ce « Sauve qui peut » ? Que le navire faisait eau de toute part et qu’il n’était pas possible de le colmater en pleine mer. Il n’y avait donc plus de salut qu’individuel. Pour se sauver, il fallait savoir comment faire bon usage de ses forces et le développer. Puisqu’on ne pouvait pas réformer, former était urgent. Geiler poursuivit donc sa tâche jusqu’à son dernier souffle, s’attachant particulièrement aux communautées religieuses de strictes observance, les Dominicaine de Saint Nicolas et de Sainte Marguerite ainsi que les Repenties de Sainte Madeleine. Les humanistes s’honoraient de son amitié, Brant revenu à Strasbourg en 1501, Wimpheling qui y séjournait très souvent. Ils partageaient la passion de leur ainé, dénonçaient comme lui les défauts contemporains et comme lui, ils pensaient que pour les en délivrer, il fallait les éduquer, créer des écoles, un Gymnase à Strasbourg par exemple, sur le modèle de Sélestat qui avait déjà fait et qui faisait encore beaucoup de bien. Le rôle de mentor ne déplaisait sans doute pas à Geiler qui gardait sûrement de bons souvenirs des discussions savantes entre universitaires. La compagnie de Brant, de Wimpheling et du cercle des humanistes strasbourgeois fut l’agrément de ses dernières années.

L’âge et la maladie- l’hydropisie peut-être – eurent raison de ce ballant. Il mourut, il y a 500 ans jour pour jour, le 10 mars 1510 ; il aurait eu 65 ans, s’il avait vécu six jours de plus.

Sa disparition émut les Strasbourgeois qui se rendirent en grand nombre à ses obsèques. Elle toucha tout particulièrement ses amis, les humanistes. Wimpheling, sous le coup de la nouvelle, rédigea la biographie de son maître sur le champ et Beatus Rhénanus suivit immédiatement son exemple. Même si ces écrits n’avaient pas été fixés noir sur blanc, sa mémoire, son souvenir auraient durés longtemps. En 1518, Johannes Hausschein, dit Oecolampade, le futur réformateur de Bâle, dans une lettre à Capitan, évoquait Jean de Kaysersberg, cet admirable orateur. En 1521, un opuscule exaltant les mérites de Luther, rangeait Geiler parmi ceux qui avaient posé les premières pierres du salut.

En 1522 des Strasbourgeois répliquèrent fièrement au nonce qui leur reprochait de lire des ouvrages luthériens : « vingt ans avant Luther, Geiler a dénoncé dans ses sermons l’avarice et l’inconduite des clercs. » En 1551, Flaccius Illyricus confirmait ce point de vue et faisait de notre prédicateur un témoin de la vérité, de la vérité protestante bien sûr. L’année suivante, l’Index reprit à son compte cette façon de voir et interdit aux catholiques les lectures des œuvres de Geiler. Qu’en était-il en fait ? Avait-il contribué à la naissance de la Réformation ? Ses critiques outrancières avaient sans doute fragilisé les structures de l’Eglise, mais Savonarole avait été tout aussi sévère et Florence n’était pas devenue protestante. Notre prédicateur aurait-il approuvé la révolution qu’était le protestantisme ? S’il avait critiqué les abus, n’était-ce pas dans l’intention de sauver l’édifice ecclésiastique que ces abus rongeaient ? Rien ne nous permet de dire qu’il ne croyait pas aux dogmes dont il parlait avec chaleur. La réforme catholique, l’aurait enthousiasmé parce qu’elle combattait les abus sans toucher aux croyances et poursuivait le travail d’éducation spirituelle auquel il s’était livré toute sa vie. Mais à quoi bon s’interroger à ce qu’aurait pensé Geiler s’il avait vécu. Ce n’est pas le métier de l’historien de raisonner avec des si. Jean Geiler de Kaysersberg était un homme de son temps, de cet automne du Moyen Age. Il en vivait intensément les craintes, le souci que lui imposait l’Eglise trop longtemps désarticulée par le Schisme, défigurée par les faiblesses et les perversions de certains de ses membres. Mais il en avait acquis également l’héritage intellectuel et spirituel accumulé pendant des siècles de prière et de réflexion et, comme les meilleures de ses collègues, il voulait en faire part plus largement possible au peuple chrétien. Sans dédaigner l’outil tout neuf qu’offrait le livre imprimé, il se servit de celui bien plus ancien et dont il maîtrisait parfaitement l’usage, la prédication. Dans la troupe si nombreuse alors des orateurs sacrés, il était l’un des meilleurs. Cet homme, qui ne disposait d’aucune puissance ni dans la hiérarchie de l’Eglise ni dans celle de l’Etat et n’avait pour agir que ses idées, sa passion et sa voix, incarna pendant plus de trente ans en Alsace le pouvoir de l’esprit.
 

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