Jean Geyler de Kaysersberg et la prédication
Figure mythique et emblématique de la parole en chaire, Jean Geiler de Kaysersberg n’est pas seulement un prédicateur au verbe truculent. C’est un pédagogue qui pendant plus de trente ans a su capter et retenir l’attention des fidèles de la cathédrale de Strasbourg. Souvent isolé, par l’historiographie, dans un rôle de pré-réformateur, Jean Geiler de Kaysersberg appartient d’abord à une longue lignée de prédicateurs, parmi lesquels les frères prêcheurs Eckhart et Tauler ont inauguré les ressorts pédagogiques magistralement mis en oeuvre par le célèbre « Doctor im müster ».Au XIVe siècle, les sermons sont construits selon les exigences et les recommandations des Artes praedicandi. Selon l’ouvrage du Pseudo Thomas d’Aquin, un sermon est un discours qui sort tout entier d'un thème comme de son principe. Tel un arbre qui sort de la racine, le sermon procède du thème, qui en contient toute la matière comme en germe. Ce thème, extrait de l'évangile ou de l'épître, doit être précédé par un prothème ou prière avant de faire l'objet d'un développement introduit par une nécessaire division.
À Strasbourg, le trait de génie de Maître Eckhart et de son disciple Jean Tauler fut d’insuffler une sève vivante à cette arborescence rhétorique et scolastique, non seulement grâce à l’essence doctrinale de la mystique rhénane, mais aussi grâce à leur inspiration éminemment pastorale. D’ailleurs, la prédication des mystiques rhénans doit sa postérité, en grande partie, grâce à sa valeur pastorale, lorsque le souci du fidèle guide et transforme la parole du prédicateur. La célèbre leçon du « Meisterbuch », cette légende qui relate la conversion d’un prédicateur, laborieusement corrigé et enseigné par son plus fidèle auditeur, n’a pas été sans influencer la prédication de Jean Geiler de Kaysersberg.
Très concrètement, l’itinéraire et la prédication d’Eckhart révèlent comment un maître en théologie devient un maître de vie. Député par vocation à l’annonce de l’évangile, et soucieux des aspirations de ses contemporains, Maître Eckhart abandonne le latin de l’Université, prêche en Moyen haut allemand et emprunte à l'expression mystique des béguines ses plus pertinentes images poétiques. Révolutionnaire, par son processus d’acculturation, cette prédication n’en demeure pas moins difficile à saisir. La poésie du « chemin sans chemin », du « fond sans fond » et du « néant de Dieu » ne sont pas des réalités immédiatement accessibles par tous, et supposent par ailleurs des subtilités qui, prêchées « devant des gens du peuple », ont été stigmatisées lors du retentissant procès en inquisition de 1328.
Au lendemain de ce procès, Jean Tauler transforme ce qui reste de subtilité théologique dans les sermons du Maître en de véritables leçons de simplicité. S’il se réfère aux autorités de la tradition religieuse et monastique, parmi lesquelles Augustin, Grégoire et Bernard de Clairvaux ont une place privilégiée, c’est aussi au gré des choses les plus ordinaires qu’il exprime le mystère de la naissance de Dieu dans l’âme. Ces sont la « vigne », le « vin », le « tonneau de vin », la « cathédrale », la « chasse », « la chasse au cerf » et le « Rhin ». Le sermon sur la vigne est un modèle du genre. Dans une description conjointe du laborieux travail du vigneron, de la passion du Christ et de la conversion du fidèle, le prédicateur traverse les images pour tendre vers cet au-delà des images où Dieu se révèle telle qu’il est, dans cette « nudité » qui appelle l’âme humaine à s’abandonner avec davantage de simplicité.Le vigneron retourne la terre autour des pieds de vigne et sarcle les mauvaises herbes. L’homme doit aussi se sarcler, profondément attentif à ce qu’il pourrait y avoir encore à arracher de son fonds, pour que le divin Soleil puisse s’en approcher immédiatement et y briller. Si tu laisses alors la vertu d’en haut faire là son œuvre, le soleil aspire l’humidité du sol dans la force cachée du bois, et les grappes y poussent magnifiques. (Sermon 7)
Par sa pédagogie de l’image, laquelle n’est pas exclusivement biblique ou liturgique, mais quotidienne et ordinaire, Jean Tauler rend davantage accessible la veine poétique de Maître Eckhart. Néanmoins, prêchés pour la plupart dans les couvents de la vallée rhénane, ses sermons demeurent la propriété de petits cercles d’initiés.
Un siècle plus tard, lorsque Jean Geiler de Kaysersberg est institué prédicateur de la Cathédrale de Strasbourg en 1478, il a charge de prêcher à tout le peuple. C’est une fonction non seulement religieuse, mais aussi éminemment sociale et politique, Il ne s’agit seulement plus de prêcher à quelques fidèles, moniales et béguines, ce qu’il fait d’ailleurs avec beaucoup de soin, mais à la cité dans toute sa diversité. Une cité, une ville libre et fière, avec ses nobles, ses bourgeois, ses artisans, ses clercs, sa coquette, ses manants et son évêque, des hommes et des femmes, dont les préoccupations, somme toute banales et ordinaires, plus souvent temporelles que spirituelles, suscitent de sérieux appels à la conversion. Ainsi, dans une société fébrile où tout se contredit, Jean Geiler de Kaysersberg adopte d’emblée un langage simple.
Pour ce disciple de Jean Gerson, cette simplicité ne consiste pas à éluder les complexités de l’âme humaine, ni les difficultés des sciences sacrées, mais à revenir à la source de la vie évangélique. Ainsi, loin de tout paradoxe, si ce n’est de celui de l’homme au cœur partagé, Jean Geiler de Kaysersberg perpétue la pédagogie de ses pères dans la foi, mais non sans l’assaisonner de verve et d’humour, dans un style toujours enrichi par la fréquentation des humanistes où pointe sans cesse l’ironie et la sagesse des Anciens.
Tout contribue, en images fortes et paroles persuasives, à réveiller et susciter l’intérêt d’un auditoire chaque fois tenu en haleine. Ce sont non seulement les voyages d’Ulysse, et la drôlerie du « Narrenschiff », mais aussi les saintes colères de saint Jean Chrysostome et l’intransigeance ombrageuse de Sébastien Brant. Jean Geiler de Kaysersberg n’est pas un flatteur, il n’est pas de « ceux qui mettent des coussins sous tous les coudes et des oreillers sur toutes les têtes », ni même de « ceux qui fournissent aux pécheurs des excuses et des dispenses pour qu’ils puissent vivre tranquilles dans leur péché ». Jean Geiler de Kaysersberg est un éveilleur qui sans cesse suscite l’appétit chez des hommes et des femmes retournés dans leur cœur comme un lièvre sur le plat. Dans le fameux « Civet de lièvre », Jean Geiler de Kaysersberg décrit l’œuvre de la grâce avec exactement les mêmes ressorts pédagogiques que ceux jadis utilisés par Jean Tauler dans son Sermon sur la Vigne. En effet, chacune des images de ces deux prédications renvoie aux différentes étapes de l’agir divin qui transforme la nature humaine, autant que l’homme consent à se convertir pour se conformer au Christ.Cependant, lorsque Jean Tauler évoque avec une rare poésie l’art du vigneron, Jean Geiler, lui, décrit avec une verve gourmande les bonnes recettes et le savoir faire du maître coque. Ainsi, quand le vigneron taille, échalasse, sarcle et contemple le fruit de la vendange, le cuisinier, lui, dépiaute, larde, et apprête soigneusement le lièvre, avant de nous faire plonger le nez dans le plat d’où monte l’odeur épicée d’une pénitence bien consommé. Il faut donc larder le lièvre.
En lui-même le lièvre n’a pas de graisse. C’est une petite bête bien maigre et efflanquée.
Il faut donc lui ajouter du gras pour qu’elle ne brûle pas au feu. Et toi si tu ne veux pas brûler au feu des contrariétés de la vie à cause de ton manque de patience, il est bon que tu sois lardée et fortifiée par la graisse de la méditation et de l’amour. Qu’est-ce que le lard ? C’est la grâce de Dieu, la méditation et l’amour de Dieu.
Si Jean Geiler de Kaysersberg se distingue par une truculence quasi-rabelaisienne, il n’en demeure pas moins l’héritier d’une tradition de prédicateurs qui à l’écoute du quotidien familier de son auditoire, le retraduit pour mieux lui faire entendre les réalités divines.
Du haut de sa chaire, Jean Geiler de Kaysersberg n’est donc pas un prédicateur isolé, il appartient à une véritable école de prédication. Et comme en matière d’exégèse biblique, la critique parle communément d’école d’Antioche et d’Alexandrie, j’oserai parler aujourd’hui d’une véritable École de Strasbourg en matière de prédication, une école inaugurée par les maître rhénans et dont le « Doctor im Müster », juché sur la corolle de sa chaire, est certainement l’un des plus beaux fleurons.
frère Rémy Valléjo, dominicain
Colloque ACEL - Palais Universitaire à Strasbourg, 29 février 2007.
Réalisée en 1485 par Hans HAMMER, maître d’œuvre à l’Œuvre Notre-Dame, la chaire est le lieu de la proclamation de la Parole de Dieu, et des commentaires des prédicateurs. La chaire est une œuvre particulièrement marquante dans l’histoire de l’art de la région, avec l’utilisation du grès blanc au lieu du bois, et par la richesse du décor sculpté. Une cinquantaine de statuettes (dont certaines en albâtre datent du XVIIIème siècle), entourent la Vierge Marie portant l’Enfant (pied central de la chaire) et le Christ en croix. Une très belle vigne (un rinceau) courre le long de la cuve de la chaire, et illustre la parabole de la vigne (Jean 15,1-8). La splendeur de cette chaire souligne l’importance de la Parole de Dieu, que les chrétiens sont invités à méditer.Jean Geiler de Kaysersberg (16 mars 1445 - 10 mars 1510) est un des plus grands prédicateurs populaires du XVe siècle. Né à Schaffhouse, mais jeune orphelin de père, il est élevé par son arrière-grand-père à Kaysersberg (Haut-Rhin), ville où il passe son enfance et sa jeunesse (d’où son nom). En 1460, il entre à l'Université de Fribourg (Allemagne).
Son intérêt très vif pour la théologie le conduit en 1471 à l'Université de Bâle. Reçu docteur en Théologie en 1475, il est chargé d'un professorat à Fribourg-en-Brisgau. En 1478 il rejoint la cathédrale de Strasbourg comme prédicateur. Il occupera cette charge jusqu'à sa mort. La chaire érigée pour lui en 1485 dans la nef de la cathédrale, (la chapelle Saint-Laurent était trop petite), témoigne de la popularité de ses prêches. Incisifs et sans concession, ses sermons marquaient les esprits par leurs images pittoresques et les références aux coutumes de l’époque.
Le pain (que nous demandons à Dieu de nous donner, en récitant le Pater), c’est le pain spirituel de la doctrine, c’est la Parole de Dieu, qu’elle soit lue, écoutée, méditée, contemplée ; elle nous éclaire et nous fait comprendre notre Foi…
Ô Dieu du ciel, donne aux prélats et aux docteurs de ton Eglise la grâce d’étudier avec zèle pour qu’ils puissent nous annoncer ta vérité et ta volonté et, s’ils ne voulaient pas ou ne pouvaient pas le faire, Père, toi qui as le souci de nourrir tes enfants, illumine-nous par l’inspiration du Saint-Esprit, pour que nous ne mourrions pas de faim.




