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Le roi Salomon à la cathédrale de Strasbourg,

par Michel Deneken
professeur à la faculté de Théologie Catholique de Strasbourg
in Almanach Sainte Odile, 2001
(avec l'aimable autorisation d'Alsace Média)

Dans l’iconographie chrétienne, la figure du roi Salomon a joué un grand rôle. Ce fut surtout le cas au Moyen-âge dans la statuaire et le vitrail romans et gothiques. Parce qu’il est le roi sage, il constitue un modèle pour les rois ; parce qu’il a construit le Temple, il est l’emblème des constructeurs de cathédrales ; parce qu’il est le juge de toute justice, il représente le Christ qui a inauguré son Règne sur la terre.

Quatre vitraux et deux statues
Tout à la fois image du roi tel que le peuple le voudrait et image du Christ, le roi Salomon, six fois honoré en Notre-Dame de Strasbourg, continue de faire signe au visiteur et au croyant. La Cathédrale de Strasbourg offre six représentations, vitraux et sculptures du roi Salomon. Il y a quatre vitraux et deux sculptures en extérieur. Un vitrail roman représente David bénissant Salomon. Cette même fenêtre romane comprend un autre médaillon mettant en scène Salomon et la reine de Saba. Une fenêtre romane, complète avec trois médaillons, relate la fameuse scène du Jugement de Salomon, et une baie gothique, complète, reproduit encore une fois le Jugement de Salomon. Une sculpture au portail Sud, entrée de l’horloge, représente le roi Salomon siégeant sur son trône. Une autre sur la façade, portail principal, le représente de la même manière.
C’est parce qu’il est une figure emblématique offrant plusieurs niveaux d’interprétation, à la fois idéal aristocratique et figure populaire, image « parlante » à tous et à divers niveaux, que le roi Salomon a droit à tant de représentations.

Sage, magnanime et Roi puissant
Dans le deuxième livre de Samuel et dans le premier livre des Rois, l’histoire de Salomon nous est racontée. Dixième fils de David et de Bethsabée, il est particulièrement choyé par cette dernière, ce qui lui vaut, après une intrigue, d’être désigné comme l’héritier du trône de son père (I R 1, 11-37). Son règne sur Israël (nord) et Juda (sud), au Xème siècle, durera quarante ans.
Salomon est aussi un roi entreprenant sur le plan de la politique extérieure. Il épouse la fille du pharaon d’Egypte. Mais c’est une autre femme que l’histoire retiendra, en association avec le nom de Salomon : la reine de Saba (1 R 10). Cette rencontre excitera l’imagination des écrivains, des peintres et des cinéastes.
C’est évidemment au sage que l’on pense lorsque l’on évoque cette figure. La sagesse salomonienne va de paire avec sa puissance et sa magnanimité.
En premier lieu on pense au jugement de Salomon (1 R 3, 16-2g). La popularité de cette scène et attestée par le fait que la Cathédrale de Strasbourg en propose deux représentations, l’une romane, dans une fenêtre du transept nord, l’autre, gothique, dans la nef côte sud, en face du grand orgue. Deux femmes, des prostituées, qui se disputent la maternité d’un enfant demandent justice au roi. Celui-ci propose que l’on coupe l’enfant en deux et que l‘on donne la moitié à chacune ce qui arrache le cri de la vraie mère « Qu’on lui donne l’enfant vivant, qu’on ne le tue pas” (1 R 3, 16-28). Salomon a fait parler l’amour maternel qui crie plus fort que la cupidité. Cette scène sera très populaire au Moyen-âge : on écrira des poèmes, des spectacles de tréteaux représenteront l’Estrif des deux putains. Comme à Amiens, Chartres, Auxerre et Rouen, la scène du jugement de Salomon de la Cathédrale de Strasbourg est à la fois une allusion au jugement dernier, mais aussi, une fois encore, un « miroir » mis sous les yeux des juges des tribunaux ecclésiastiques. Salomon en position de roi de sagesse, est deux fois représenté avec d’autres personnages. Il est représenté une fois avec son père David, une fois avec la reine de Saba. Une autre représentation propose en trois scènes l’histoire du fameux jugement.

Constructeur du Temple
La fortune iconographique de Salomon dans les cathédrales et, singulièrement, à Notre- Dame de Strasbourg, vient également de la construction du Temple de Jérusalem (1 R 5 6). De la sorte, la réputation de Salomon devient immense : « Dieu donna a Salomon une sagesse et une intelligence extrêmement grandes et un cœur aussi vaste que le sable qui est au bord de la mer » (1 B 5, 9). La construction du Temple dura sept ans. L’inauguration donnera l’occasion d’une fête somptueuse (1 R 6). Le Temple de David est la référence des grands édifices. Le Temple de Salomon construit est bien entendu l’image de l’Eglise que les cathédrales cherchent à leur tour à figurer, plantées au cœur de la cité médiévale, invitée à devenir la représentation de la Jérusalem céleste. La figure de Salomon est également emblématique des constructeurs de cathédrales, les « Francs-Maçons ».

Poète de l’amour
Si les attributs classiques du roi Salomon figurent bien dans les représentations strasbourgeoises tels que le livre ou le rouleau (tantôt la loi, tantôt les odes qu’on lui attribuait), le trône et le sceptre, on est frappé que, mis à part les deux sculptures, Salomon n’a pas sa traditionnelle barbe dans une des scènes du jugement, dans la bénédiction de David et dans la rencontre avec la reine de Saba. Cela se comprend dans la scène où David son père le bénit : le vieux roi David est barbu, alors que son successeur est imberbe pour marquer l’aspect juvénile du personnage. Une autre interprétation est possible sur cette particularité : au Moyen-âge, en effet, Salomon était aussi considéré comme l’auteur du Cantique des Cantiques, ce long poème d’amour, métaphore de l’amour de Dieu pour son peuple dans l’Alliance. Ce Salomon-là est alors le jeune fiancé qui célèbre sa fiancée. Au Moyen-âge, on aura tendance a faire de Salomon une préfiguration du Christ.

« Miroir »
Pour tous les souverains représentés sur les vitraux de la Cathédrale, Salomon constitue également un « miroir » : ce face à face entre les princes chrétiens et la figure idéale du roi selon le coeur de Dieu, bâtisseur de Temple, héraut de justice, signifie bien que l’Eglise médiévale ne doute pas que le prince de la cité est à la fois celui qui doit régner avec justice et assurer le droit de Dieu dans l’ordre de l’univers. Dans la nef de notre Cathédrale s’élève l’écho de la prière de Salomon lorsque à l’occasion de l’inauguration du Temple, il se montre tout à la fois roi et pasteur, souverain et serviteur : « Ecoute la supplication de ton peuple Israël, lorsqu’ils prieront en ce lieu. Toi, écoute du lieu où tu résides, au ciel écoute et pardonne » (1 R8,30).

Pour le promeneur ou le pèlerin dans la Cathédrale, la figure de Salomon s’offre à la contemplation comme un idéal celui de l’homme en qui le projet de Dieu a réussi à forger l’homme juste et généreux, pasteur et souverain, l’homme libre, figure du Christ.

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