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DEUX CENT ANS D’ARCHIPRÊTRES A LA CATHEDRALE

Conférence à deux voix du Chanoine Bernard VIBAUT et Vincent CREUTZ
(NB : les liens en italique brun renvoient aux notes)

Fêter les deux cent ans de l’apparition du titre d’archiprêtre à la cathédrale peut prêter à confusion. Est-ce à dire que la paroisse de la cathédrale ne daterait que de cette époque et qu’il n’y aurait donc pas eu de paroisse à la cathédrale avant 1811 ? D’ailleurs, cette paroisse est-elle dédiée à Saint-Laurent, comme on le lit sur certains documents, ou à Notre-Dame de l’Assomption, comme on le voit dans d’autres ?

En fait, cette question ne trouve sa réponse que dans les deux dimensions, épiscopale et paroissiale, que revêt simultanément la cathédrale. En tant qu’église-mère du diocèse, la cathédrale est placée sous le patronage de Notre-Dame en son Assomption. Mais la cathédrale est aussi le siège d’une paroisse dont le patron est saint Laurent, diacre et martyr. D’où les deux fêtes patronales du 10 et du 15 août !
Remarquons d’abord que, dès ses origines, c’est-à-dire bien avant la construction du bâtiment actuel, la cathédrale est une église épiscopale, ce qui n’est pas le cas des cathédrales voisines de Fribourg – collégiale jusqu’en 1803 – et de Saint-Dié – collégiale jusqu’en 1777. Mais depuis quand abrite-t-elle une paroisse ?

Louis Schlaefli, qui mène actuellement une œuvre colossale de recensement de tous les prêtres ayant vécu en Alsace avant 1648, sur la base des traces écrites de leur existence laissées dans les documents d’époque, a établi la liste des prêtres chargés de la paroisse Saint-Laurent dans la cathédrale. Il nous rappelle d’abord que le Moyen-âge a connu l’étrange système des recteurs et des plébans : le premier était le prêtre titulaire de la paroisse, autrement dit celui qui en retirait un revenu, tandis que l’autre était l’ecclésiastique payé par le recteur pour accomplir les tâches pastorales .
Dans le cas de la paroisse Saint-Laurent, le recteur fut un chanoine jusqu’en 1401 : c’était même systématiquement le Custos, un des dignitaires du chapitre, qui arrondissait ainsi sa prébende. Ensuite, le rectorat s’est trouvé uni au Grand Chœur, ce qui a entraîné la nomination du pléban par cette entité collégiale qui n’était pas un chapitre au sens strict, mais qui en adoptait la plupart des formes extérieures.

Il n’est pas indifférent pour notre sujet que le pléban de Saint-Laurent ait porté à certaines époques le titre d’archiprêtre : il convient de nous placer dans le cadre des « chapitres ruraux » qui se sont mis en place dans l’ancien diocèse de Strasbourg à partir de 1237. Ces chapitres ruraux étaient des ensembles regroupant sur un territoire donné d’abord l’ensemble des curés, puis l’ensemble des prêtres . Il s’agit, en quelque sorte, de ce qui deviendra les doyennés et les archiprêtres, titre signifiant étymologiquement prêtres principaux, sont les doyens. Il n’y a rien d’étonnant à ce que le prêtre chargé de la paroisse Saint-Laurent de la cathédrale ait été régulièrement l’archiprêtre, c’est-à-dire le doyen, du chapitre rural de Strasbourg.
Le plus ancien personnage recensé par Louis Schlaefli est un certain Erlewinus, « presbyter civitatis » et « archipresbyter ». Le suivent un certain Cunradus, indiqué comme « archipresbyter » en 1161 et Hartmut de Kipenheim, pléban en 1187. Un des plus connus de la liste est Mathias Zell, « Lütpriester » entre 1518 et 1523, connu pour avoir adhéré à la Réforme.

Au retour de la cathédrale au culte catholique, le Grand Chapitre et le Grand Chœur reprennent possession des lieux en même temps que l’évêque, tandis que la paroisse revient au culte catholique. Tout naturellement, dès 1681, le Grand Chœur procède, en tant que collateur, à la nomination du prêtre qui administre cette paroisse, comme il a le droit de le faire pour sept autres paroisses du diocèse. Il en ira ainsi jusqu’à la Révolution.

Louis Kammerer, dans son Répertoire du clergé d’Alsace sous l’Ancien Régime , recense treize prêtres ayant exercé la responsabilité de curé de la paroisse Saint-Laurent dans la cathédrale, la plupart peu connus. Certains sont éphémères, comme Jean-Michel de Wendt en 1695, d’autres le restent trente ans, comme Léonard Streicher, curé de 1752 à 1782. Il convient de noter que le Grand Chœur nomme systématiquement l’un de ses membres à partir de 1699, ce qui aboutit presque à une situation d’union de la cure au Grand Chœur, même si celle-ci n’est pas formalisée juridiquement. Les curés de Saint-Laurent sont donc en même temps prébendiers du Grand Chœur et les affaires de la paroisse se trouvent ainsi à l’ordre du jour des réunions hebdomadaires de ce collège.

La paroisse Saint-Laurent dispose également de vicaires, d’abord un, puis deux à partir de 1735, si bien que 46 prêtres occupent cette fonction dans cette même période qui va de 1681 à 1789. Plusieurs vicaires deviendront par la suite curés de Saint-Laurent ou prébendiers du Grand Chœur.
La tradition de nommer curé un prébendier s’interrompt en 1784, sous la pression de Joseph Chrétien de Hohenlohe-Waldenbourg, grand écolâtre du Chapitre qui fait nommer son protégé Antoine Jaeglé, qui occupe déjà grâce à lui un des quatre postes de chapelains de la cathédrale depuis 1782. Antoine Jaeglé sera curé « avant, pendant et après la révolution », selon l’expression de son biographe, le chanoine Modeste Schickele.
C’est ce même Antoine Jaeglé qui va être à l’origine d’un changement institutionnel déterminant au début du XIXème siècle. Sympathisant des Bourbons, il ne supporte pas que le nouvel évêque, Mgr Saurine, soit un ancien constitutionnel. Il multiplie donc les incartades vis-à-vis de l’évêque et des chanoines de son entourage comme Labeyrie, con compatriote de Dax, qu’il accuse de toutes les turpitudes. Nous avons conservé la mémoire de certains événements tragi-comiques qui se sont déroulés à cette époque. Il faut signaler en particulier l’épisode de l’enterrement du sacristain Wolff, en 1810. Jaegle connaît bien ce sacristain, qu’il a logé dans la maison qu’il occupait rue des Frères en attendant l’aménagement d’un presbytère. Il s’estime donc naturellement désigné pour présider les funérailles. Mais l’évêque Saurine confie cette charge au chanoine Muller, semainier du chapitre. Cela engendre une colère monumentale du curé Jaeglé, qui écrit une lettre très virulente de plainte au ministre des cultes, le comte Bigot de Préameneu, le 7 octobre 1810. Le chanoine Maimbourg, secrétaire général de l’évêché, porte une sorte d’interdit contre Jaegle, puis l’en relève. Il faut dire que Maimbourg en veut à Jaegle, qui lui a reproché le mariage secret de sa nièce, en état de grossesse avancé, qui relevait de son autorité pastorale. L’ambiance est donc délétère à la cathédrale en cette année 1810.
L’évêque Saurine se heurte cependant à une difficulté de taille dans sa volonté d’éliminer le curé : son inamovibilité, en vertu du droit canonique. Qu’à cela ne tienne, si l’abbé Jaeglé est inamovible, sa charge n’est pas pour autant inextinguible. S’inspirant d’une initiative de l’archevêque de Paris, qui a réuni dans sa cathédrale le chapitre et la paroisse, en 1807, Mgr Saurine décide une semblable union entre la cure de Saint-Laurent et le chapitre de Strasbourg. L’empereur Napoléon scelle cette décision par le décret du 8 février 1811, prévoyant de plus que le chapitre sera augmenté d’un membre, puisque l’un des chanoines remplira au nom du chapitre les fonctions curiales avec le titre d’archiprêtre. C’est dans cette décision que s’enracine l’apparition du titre moderne d’archiprêtre à la cathédrale. Quant à l’abbé Jaeglé, il se retrouve sans fonction après 26 ans d’administration de la paroisse : il n’y a plus de paroisse Saint-Laurent indépendante.

Á partir de 1811, ce sont donc des chanoines archiprêtres qui exercent la mission de curé, la plupart de manière très stable : il appartient à présent à Vincent Creutz de présenter les figures connues et moins connues qui se sont succédé à ce poste. Il a en effet étudié l’histoire de la paroisse de la cathédrale durant la première partie du XIX° siècle . Je lui laisse donc la parole.

o-o-o-o-o

Vincent Creutz :

Je remercie le père Wackenheim et le père Xibaut d’avoir accepté l’idée de cette conférence afin de marquer l’anniversaire des 200 ans de la création du poste d’archiprêtre de la cathédrale. Grâce à eux je me replonge avec bonheur dans le sujet de mon mémoire de maîtrise que j’ai réalisé en 2003 sous la direction de Monsieur le professeur Bernard Vogler, directeur de l’Institut d’histoire d’Alsace et chanoine protestant de Saint-Thomas dont je salue la présence parmi nous ce soir : c’est un beau symbole œcuménique.

De 1811 à 2011 près de quatorze archiprêtres se sont succédés (ndrl : la liste se trouve dans le dossier art et histoire du site de la Cathédrale). Le père Wackenheim est aujourd’hui très exactement le 14e archiprêtre de la cathédrale. Vous comprendrez aisément que pour des questions de temps, il m’est impossible ce soir de parler en détail de ces quatorze prêtres. J’ai donc dû procéder à une sélection. Cependant ne croyez pas que ceux dont je ne parlerai pas ce soir étaient des mauvais archiprêtres ou des mauvais prêtres.

Pour commencer nous nous intéresserons au premier d’entre eux à savoir le chanoine Jean Vion.
Fils de boulanger, Jean Vion est né en 1765 à Sélestat. Ordonné prêtre en 1789, il décide immédiatement de quitter l’Alsace et la France suite aux premiers événements de la Révolution (on peut dire qu’il a eu « le nez creux » quelque part). Il se réfugie à Mannheim à la cour du prince Maximilien des deux Ponts, qui dispose également d’une résidence à Strasbourg, où il devient prédicateur.
Après la signature du Concordat entre Napoléon et le pape Pie VII, l’abbé Vion rentre en Alsace où il devient curé de la paroisse Sainte-Foy de Sélestat. Ses talents de prédicateur lui valent une importante popularité au sein des habitants ce qui provoque la forte jalousie de l’abbé Bosque curé de la paroisse Saint-Georges voisine. Grâce à cette popularité l’abbé Vion multiplie les contacts avec Mgr Saurine, évêque de Strasbourg qui lui propose le poste d’archiprêtre de la cathédrale en 1811, suite à la réunion de la cure et du chapitre. Il devient donc le premier chanoine-archiprêtre de la cathédrale.
Dès son installation, le chanoine Vion subit de nombreuses critiques et une campagne diffamante très violente de l’abbé Jaéglé qui milite pour retrouver la cure de la cathédrale jugeant la nomination de Vion « illégale et illégitime ». Se présentant comme un serviteur inconditionnel de la monarchie française, l’abbé Jaéglé multiplie les courriers auprès du ministère des Cultes présentant l’abbé Vion comme un « bonapartiste » donc un ennemi du gouvernement royaliste (n’oublions pas que nous sommes à ce moment là dans le contexte délicat de la Restauration et de la chute du Premier Empire ). Suite à cette violente campagne, le préfet du Bas-Rhin en personne prend la défense du chanoine Vion se présentant comme garant de son intégrité. Dans une lettre adressée au ministre des Cultes, il présente le chanoine Vion comme « un homme conciliant, un ami de la paix, et un bon prêtre chéri par ses paroissiens ». C’est également le préfet qui met un terme définitif à cette campagne en proposant le compromis suivant : que l’abbé Jaéglé soit nommé chanoine titulaire du Chapitre mais que le chanoine Vion reste archiprêtre.
Dans le même temps, le chanoine Vion cumule la fonction d’archiprêtre avec celle de vicaire capitulaire. Suite au décès de Mgr Saurine en 1813, il est élu par le chapitre avec deux autres chanoines (le chanoine Hirn et le chanoine Lienhart) pour administrer le diocèse de Strasbourg pendant la vacance du siège épiscopal de 1813 à 1820. Cette double fonction le rapproche des autorités politiques de la région qui l’apprécient beaucoup pour ses qualités de conciliations. Le chanoine Vion participe également de manière étroite à plusieurs événements importants de l’histoire de Strasbourg. C’est lui qui accueille officiellement la dépouille du général Kléber à la cathédrale en 1818 et préside l’office funèbre en sa mémoire.
C’est également le chanoine Vion qui préside la cérémonie officielle de translation du corps du général Kléber de la cathédrale (où il était enterré dans le caveau de la chapelle Saint-Laurent) vers la place d’Armes qui deviendra la place Kléber.
A ce sujet une brouille importante s’est déclenchée entre l’archiprêtre et les autres chanoines du chapitre. Le chanoine semainier, le chanoine Strohmeyer, exige de présider cette cérémonie en raison de son caractère particulier. Le chanoine Vion refuse catégoriquement argumentant qu’il s’agit d’un office à caractère « paroissial et non canonial ». Cette brouille a nécessité l’arbitrage personnel de l’évêque de Strasbourg qui trancha en faveur du chanoine Vion. Notons toutefois que le maire de Strasbourg de l’époque écrivit personnellement à l’évêque demandant que ce soit le chanoine Vion qui préside cet office.
Le chanoine Vion est très aimé des autorités locales en raison de son caractère modéré, il prend ses distances avec le catholicisme rigoriste et intransigeant de son époque et tient à l’harmonie entre les cultes. Pour ses raisons il fut particulièrement apprécié des protestants de la ville alors qu’on était loin de l’esprit œcuménique de notre époque actuel. Le Courrier du Bas-Rhin, les « DNA de l’époque », lui consacre un petit article en première page à l’occasion de ses funérailles en février 1839.

C’est hier matin qu’ont eu lieu les funérailles de M. l’archiprêtre Vion. Un convoi immense dans lequel on voyait marcher, confondus ensemble presque en nombre égal catholiques et protestants, et des ecclésiastiques de l’un et l’autre culte, a accompagné à sa dernière demeure l’homme de bien, le véritable prêtre chrétien qui avait compris sa mission de paix et de conciliation. Cet éclatant témoignage et éclairé, M. Vion avait su honorer ses fonctions sacerdotales par la pratique de toutes les vertus évangéliques et par cet esprit de conciliation et de tolérance, si nécessaire au milieu d’une population professant des croyances religieuses diverses. Aussi ce digne ecclésiastique emporte-t-il les regrets de tous ses concitoyens à quelque culte qu’ils appartiennent.

Le chanoine Vion était donc, en quelque sorte, un artisan de l’œcuménisme avant l’heure.
Notons également que dans le contexte de sa mort, l’évêque de Strabourg, pour éviter toute nouvelle tension entre l’archiprêtre et les chanoines du chapitre, exige que les statuts officiels du chapitre soient révisés. Deux articles sont modifiés insistant que « des offices à caractère paroissial » peuvent avoir lieu dans le chœur de la cathédrale mais uniquement après accord du chapitre !

Passons maintenant au deuxième archiprêtre dont j’ai choisi de parler ce soir : le chanoine Spitz.

Il est peu connu de nos jours et c’est bien dommage car il laissa une empreinte très profonde dans notre ville et fut très aimé par les contemporains de son époque : il fut surnommé « le père des pauvres » rien que ça !
Il laissa également un patrimoine très important toujours en fonction aujourd’hui. Il est le fondateur de la clinique de la Toussaint toujours en fonction aujourd’hui. Peut-être que des personnes dans cette salle se sont faits soignées dans cette clinique. Il est également le fondateur d’un orphelinat à Schiltigheim devenu une maison d’insertion pour jeune en difficulté.
Le chanoine Spitz a en fait pulvérisé un record de longévité : il est resté archiprêtre pendant 32 ans jusqu’à sa mort. Il fut en effet nommé à ce poste à l’âge de 40 ans ce qui est exceptionnellement jeune surtout à son époque.
Né à Stotzheim en 1808, ordonné prêtre en 1832, il a plutôt le profil d’un intellectuel. Professeur puis supérieur du Petit séminaire de Strasbourg, c’est en 1848 que Mgr Raess lui propose le poste d’archiprêtre. L’abbé Spitz hésite longuement parlant même au départ « d’une mauvaise plaisanterie ». Il ne se sent pas à la hauteur de cette tâche vu qu’il n’a jamais été curé de paroisse auparavant mais il finit par accepter sous la pression personnelle de l’évêque. En un sens, toute proportion gardée, l’abbé Spitz a eu quelque part la même réaction qu’aura Mgr Doré quand on lui proposera le poste d’archevêque de Strasbourg (il l’explique très bien dans son dernier livre A Cause de Jésus)
Il a également la particularité d’avoir cumulé la fonction d’archiprêtre avec celle de supérieur des sœurs de la charité de Strasbourg, les fameuses sœurs de la Toussaint. Pour ses contemporains c’était une vraie « bête de travail » pour prendre une expression moderne mais aussi un « saint prêtre » très proche des pauvres. Grâce à son biographe, le chanoine Modeste Schickelé, qui a interrogé les derniers contemporains de l’archiprêtre, nous pouvons connaître avec précision son emploi du temps ce qui permettra une comparaison avec celui des archiprêtres de notre époque.

Jour ordinaire

-lever été comme hiver à 4h suivi de l’oraison du matin
- messe à la cathédrale à 5h (celle que fréquentaient particulièrement les pauvres et les domestiques de la paroisse)
-petit déjeuner à la sacristie
-confession
-Catéchisme
-déjeuner
-travail (préparation de sermons, retraites, correspondance…)
-visites aux paroissiens
-repas du soir
- dernier oraison puis coucher à 21h

Dimanche
-Messe
-Office canonial
-Sermons
-13h : réunion des confréries
-14h : instruction pour les jeunes filles
-15h : vêpres
-16h : visite des sœurs de la charité en sa qualité de supérier.


Voici également le témoignage de Mgr Frey, curé de la paroisse Saint-Martin de Colmar en 1913 et ancien vicaire du chanoine Spitz
« J’ai eu le bonheur de vivre pendant six ans à côté de feu M. l’archiprêtre Spitz. C’était pour nous, ses vicaires, des années de bonne et sainte école. M. Spitz, homme de travail et de piété, nous prêchait beaucoup plus par son exemple que par ses paroles…
Pour ceux qui ne connaissaient pas autrement M. le curé Spitz, ils n’abordaient qu’avec une certaine timidité et crainte, ce prêtre d’un port majestueux, au front large et haut, portant avec noblesse une belle tête, couronnée à trente-cinq ans déjà d’une chevelure aux fils d’argent et dans cette belle tête deux yeux profonds, noirs, vifs et perçants, mais cette timidité disparaissait bien vite, quand ce prêtre, aux abords un peu froid, avait reçu son interlocuteur avec ce sourire fin et bienveillant qui lui était familier, et on le quittait émerveillé de sa bonté, et pénétré d’un profond sentiment de respectueuse vénération.
M. Spitz méritait ce respect et cette vénération…
Eté et hiver il se levait à quatre heures, pour se mettre à la prière et au travail. Le soir, il n’arrivait jamais à table pour le souper, sans avoir anticipé son office du bréviaire pour le lendemain. Sa table était très hospitalière. Ses anciens vicaires étaient toujours les bienvenus, et ses hôtes, en général, toujours traités avec la plus exquise politesse. A table, notre curé aimait à remémorer les anciens temps, c’est-à-dire, ses anciens maîtres, les anciens membres du Chapitre, dont il parlait toujours avec grand respect et grande vénération…
Sa mémoire était prodigieuse ; il y puisait volontiers pour l’édification et l’instruction de ses jeunes collaborateurs, et bien souvent il amenait le mot pour rire…
Observateur scrupuleux, jusque dans sa vieillesse, du jeûne et de l’abstinence, il avait maintenu pour lui et pour toute sa maison, jusqu’à sa mort, l’abstinence du samedi. Pendant tout le carême, sauf les dimanches, il n’y avait au presbytère de la cathédrale, jamais de déjeuner ni chaud ni froid, ni pour le curé, ni pour les vicaires. La collation consistait invariablement en un potage, un œuf et un morceau de pain. Curé et vicaires prenaient le Carême au sérieux.

Cela illustre que l’archiprêtre de la cathédrale est d’abord et avant tout un curé qui fait souvent le même travail comme des baptêmes, des mariages, des enterrements…

Voici un extrait de sermon que le chanoine Spitz donna à des jeunes mariés.

Souvenez-vous Monsieur que, comme chef de famille vous devez être l’ami le protecteur de votre femme, l’entourer de bonté et d’égard, et ne rien négliger pour la rendre heureuse.
Rappelez-vous tout ce qu’il a fallu de courage à Mademoiselle pour quitter un père affectueux, une mère tendrement chérie et inconsolable de son départ.
Ayez pour elle les sentiments dont elle a été l’objet dans la maison paternelle. Rendez-lui sa séparation moins pénible en la comblant de marques de bienveillance et de sincère affection.
Et vous Mademoiselle comprenez la dignité d’une femme chrétienne.
Respectez votre mari et ayez pour lui la même déférence que vous avez eue pour vos bien aimés parents. Mettez votre bonheur à compléter le sien. N’attachez pas grand-chose aux choses qui passent : estimez ce qui reste toujours, la vertu, laquelle se maintient ferme et immuable au milieu des vicissitudes, des choses humaines et vous accompagne seule devant le Rémunérateur suprême. Attachez-vous aux qualités solides qui font l’ornement de la femme chrétienne, les délices de la famille, le bonheur du mari chrétien.
Suppliez Dieu de bénir lui-même votre alliance afin que vous obteniez la force de demeurer invariablement dans la voie de ses commandements laquelle seule conduit à la vie éternelle.

L’archiprêtre est un curé qui accompagne ses paroissiens dans les moments de joie comme dans les moments difficiles de l’histoire si riche de notre région. Voici le témoignage personnel de l’archiprêtre pendant l’incendie de la cathédrale dans la nuit du 24 au 25 août 1870 lors de la guerre franco-prussienne qui laissa une marque très profonde dans la conscience collective.

Nous avions achevé notre petit souper et je rentrais dans ma chambre à coucher dans l’espoir de trouver un peu de repos lorsque tout à coup on vint crier : « la cathédrale est en feu » ! J’écoute et j’entends des voix stridentes : « es brennt im Muenster ! Je regarde et j’aperçois au milieu de la toiture une flamme. Je cours aussitôt avec mes quatre vicaires sauver ce qui pouvait être sauvé. Arrivé à la cathédrale, je trouvai des chirurgiens, des militaires, des séminaristes qui évacuaient les blessés portés la veille dans la crypte ; je vis des flammêches tomber au-dessus de la chaire…
Mes vicaires portèrent au presbytère les ciboires renfermant le Très-Saint-Sacrement. Là le grand salon fut converti en chapelle et les personnes qui avaient un asile dans ma maison, passèrent la nuit en prières…
Quel spectacle s’offrit à mes regards ! La place était illuminée comme par le plus ardent soleil : tout paraissait en feu.
Les flammes…, les lamentations dans les rues, la consternation dans les cœurs, une indignation générale contre ceux qui n’avaient pas craint de diriger leur feu sur un monument européen, sur un temple qui fait l’admiration de tous ceux qui le voient ; les larmes dans les yeux, les gémissements des femmes et des enfants, les cris de colère dans la bouche des hommes, puis un morne silence, une stupéfaction muette à la vue de ce brasier ardent, majestueux, unique, qui peindra et redira tout cela ?
…
Le lendemain 26 août, quand à six heures du matin j’entrai à la cathédrale, je m’attendais à la trouver ruinée avec les voûtes défoncées, comme le Temple-Neuf ; mais quel ne fut pas mon étonnement, et aussi combien grande fut ma joie, lorsque je trouvai cette magnifique voûte presque intacte ! Elle avait résisté au feu toute la nuit et au poids des matériaux incombustibles. Les anciens savaient construire solidement !

Le chanoine Spitz très populaire auprès des paroissiens est mort en 1880 à l’âge de 72 ans en « réputation de sainteté ». Pour ses contemporains il est tout à fait clair que cet homme était un saint. Comme quoi il n’est pas incompatible d’être à la fois archiprêtre de la cathédrale et un saint !

Intéressons-nous maintenant aux deux archiprêtres devenus évêque mais sans être devenus évêque de Strasbourg !


Félix Korum

Né le 2 novembre 1840 à Wickerschwihr, il entre au Grand Séminaire après sa scolarité au collège Saint-André de Colmar faisant office de Petit Séminaire à cette époque.
Ordonné prêtre le 23 décembre 1865, il complète sa formation intellectuelle à l’Université Jésuite d’Innsbruck où il obtient un doctorat de théologie.
De retour en Alsace en 1869, il devient professeur de philosophie au Petit Séminaire de Strasbourg (l’actuel collège Saint-Etienne). En 1871, il est nommé professeur de dogmatique et d’exégèse au Grand Séminaire tout en devenant prédicateur à la cathédrale.
Nommé archiprêtre de la cathédrale en 1880, il est très vite apprécié pour ses qualités pastorales et ses talents de prêcheur. De passage à Strasbourg, l’évêque de Metz lui propose de devenir son coadjuteur après avoir écouté l’un de ses sermons, mais il refuse. Quelques temps plus tard, Mgr Raess, évêque de Strasbourg, veut également faire de lui son coadjuteur mais les autorités allemandes mettent leur veto. Le chanoine Korum est l’un des chefs de file des prêtres francophiles d’Alsace qui continuent de militer contre l’annexion de l’Alsace-Moselle au Second Reich à la suite de traité de Francfort de 1871.
Fiché et étroitement surveillé par la police allemande, il est à tout moment menacé d’expulsion. Rome décide alors de le mettre à l’abri en le nommant évêque de Trèves. Curieusement les autorités allemandes acceptent car elles préfèrent voir le chanoine Korum hors d’Alsace et évêque en Allemagne plutôt qu’en France où il pourrait constituer une sorte de « base arrière » pour son mouvement.

Au départ l’archiprêtre refuse ce poste car il ne veut pas quitter sa région natale, mais il finit par accepter sous la pression personnelle du pape Léon XIII qui lui rétorque : « un prêtre n’a qu’une seule patrie : l’Eglise » !
Il a donc été archiprêtre « en coup de vent », il a néanmoins prononcé un sermon d’adieu très émouvant à la cathédrale.
Voici un extrait.

Mettons nous donc au pied de la montagne où Jésus, notre divin Maître, enseigne la foule qui l’avait suivi et laisse tomber de ses lèvres divines ces paroles : « Bienheureux ceux qui pleurent parce qu’ils seront consolés » !
…
J’aime cette cathédrale à la flèche élancée au bord du Rhin comme pour montrer des Vosges à la Forêt noire qu’ici le Seigneur est adoré ! J’aime cette paroisse parce que notre vénéré pasteur a bien voulu me la confier, et vous, que j’ai instruit durant neuf ans comme prédicateur et depuis un an comme pasteur, je vous aime. Je vous ai entouré de toute ma sollicitude, je voulais le salut de vos âmes.
…
Si je devais avoir blessé quelqu’un par mes paroles souvent bien sévères, dures même quelquefois, qu’on me le pardonne. Je suis un homme aussi faible que les autres mais soyez sûrs que l’intention qui me dirigeait était bonne. Je vous devais la vérité toute la vérité, mon devoir ne me permettait pas d’hésiter lorsqu’il était nécessaire de vous la montrer. Je l’ai fait car mon cœur était animé du zèle pour le salut de vos âmes.
…
Dieu ne change pas mes frères. Il vous consolera, il nous l’a promis.
…
J’ai encore à vous dire que j’ai formé sur la place Saint-Pierre de Rome devant l’obélisque où sont gravées ces belles paroles : Le Christ vit, le Christ règne, le Christ commande.
Aux pieds de cet obélisque, j’ai souhaité que vous acceptiez tout comme venant de Dieu, que vous éleviez bien vos regards vers le Ciel ; c’est là que tous les maux sont à jamais exclus.

Tout ce que vous ferez pour Dieu vous sera rendu au centuple. Ainsi soit-il.

Ordonné évêque par le pape à la basilique Saint-Pierre de Rome le 14 avril 1881, il est d’abord mal accepté dans son diocèse d’adoption en raison de ses origines alsaciennes. Mais il se fait progressivement accepter grâce à ses qualités pastorales.
En 1918, après le retour de l’Alsace à la France à la suite de l’Armistice, on lui propose de revenir dans la région mais il refuse. « Le pape m’a nommé évêque de Trèves, je dois rester avec mon peuple » dira-t-il.
Il décède le 4 décembre 1921 puis est enterré à la cathédrale de Trèves.
Récemment son village natal, Wickerschwihr, lui a rendu hommage par l’inauguration d’une plaque commémorative en sa mémoire.

Charles Marbach

Né à Wissembourg, il entre au Grand Séminaire en 1860 puis est ordonné prêtre le 17 décembre 1864. Nommé vicaire à la paroisse Saint-Martin de Colmar puis à Turckheim, il devient professeur au Petit Séminaire de Strasbourg en 1867 et rédacteur au Volksfreund (l’actuel Ami du Peuple). En 1873, il est également nommé prédicateur à la cathédrale.
Nommé curé de Schirmeck en 1880, il est appelé à devenir archiprêtre de la cathédrale un an plus tard suite au départ de Félix Korum.
En 1891, il est nommé évêque auxiliaire de Strasbourg afin de calmer la véhémence d’une partie du presbyterium alsacien qui accepte mal la nomination de Mgr Fritzen, d’origine allemande , comme évêque de Strasbourg.
De 1886 à 1896, il préside les premiers cercles Sainte-Cécile et contribue à la rénovation du chant liturgique dans le diocèse.
En 1901, il est obligé de renoncer à sa charge sur injonction des autorités allemandes qui n’apprécient pas « sa mauvaise influence francophile » sur Mgr Fritzen. Il se retire alors à Wissembourg où il décède en 1916.


Quittons maintenant le XIXe siècle pour nous intéresser à deux archiprêtres marquants du XXe siècle.

Eugène Fischer est né à Brumath. Il entre au Grand Séminaire en 1917 après sa scolarité au collège Saint-Etienne faisant office de Petit Séminaire à cette époque. Il effectue une partie de sa formation au Séminaire français de Rome.
Ordonné prêtre le 16 juillet 1922 par Mgr Ruch, il est d’abord nommé vicaire à Guebwiller avant de devenir directeur au Grand Séminaire de 1924 à 1935.
Nommé curé de la paroisse Saint-Georges de Haguenau en 1935, il est appelé à devenir archiprêtre de la cathédrale en 1941. Cette dernière ayant été fermée par les nazis en 1940, c’est dans la chapelle du collège Saint-Etienne qu’il est installé et ne ménage pas ses efforts pour maintenir le culte et l’activité paroissiale durant la guerre. Mgr Bockel lui rendra d’ailleurs officiellement hommage en 1972, à l’occasion de ses 50 ans de prêtrise, pour son action lors des bombardements de 1944.
Avec le père franciscain Claude Schahl, il fonde en 1952 l’Ecole de préparation au mariage qui obtient une grande renommée dans le diocèse.
Il quitte son poste d’archiprêtre en 1966 après avoir été nommé vicaire général par Mgr Elchinger. Président de l’Office de pastorale et de liturgie du diocèse et membre du Centre national de la pastorale liturgique, il est en première ligne dans l’application des réformes liturgiques mises en œuvre à la suite du concile Vatican II.
Il prend sa retraite en 1973 mais reste assidu aux offices de la cathédrale jusqu’à sa mort en 1984.
Il reçut plusieurs distinctions comme la Croix de guerre 39-45, le titre de Prélat de sa Sainteté en 1950 par le pape Pie XII et fait chevalier de la Légion d’honneur en 1970.

Mgr Pierre Bockel

Né à Saint-Amarin en 1914, il entreprend des études de lettres et de philosophie à la Sorbonne à Paris. Puis il choisit d’entrer au Séminaire en 1936. Il complète alors sa formation dans les Instituts catholiques de Lyon, Paris et Toulouse.
Mobilisé en raison de la guerre en 1940, il est fait prisonnier par les Allemands à Gérardmer. Il est ensuite libéré grâce au décret d’amnistie accordé par Hitler aux Alsaciens ayant servis dans l’armée française.
De retour à Thann, il tente d’organiser un réseau de résistance ce qui lui vaut d’être expulsé d’Alsace. Il trouve refuge à Lyon où il est ordonné prêtre le 24 juin 1943 dans la basilique de Fourvière.
Il s’engage dans l’aumônerie des réfugiés Alsaciens-Mosellans et continue de militer dans les mouvements résistants. Il s’associe notamment avec les mouvements de résistance protestants. Il devient l’aumônier de la Brigade Alsace-Lorraine et se lie d’amitié avec André Malraux. Comme un signe de prédilection, il préside la première messe d’action de grâce de la Libération à la cathédrale en 1944.
Après la guerre, l’abbé Bockel reste engagé dans les activités d’aumônerie. Il sera successivement aumônier de collège à Colmar, puis du lycée Fustel de Coulanges à Strasbourg de 1945 à 1952, avant de devenir aumônier des étudiants de l’Université de Strasbourg de 1952 à 1966. Dans ce cadre, il fonde le cercle Bernanos. Son action envers la jeunesse lui vaut une importante popularité. Mgr Weber le surnomme « le ministre de la jeunesse du diocèse de Strasbourg ».
Grâce à son action durant la guerre et ses relations dans le monde politique, il arrive à approcher les plus hautes autorités comme le général De Gaulle. Ce dernier lui dira un jour : « Vous connaissez bien André Malraux, vous devriez le convertir. Cela m’arrangerait » (Malraux était athé).
C’est en 1966 que Mgr Elchinger le nomme archiprêtre de la cathédrale et délégué diocésain aux affaires œcuméniques. A cette occasion, il pose les fondations de l’action œcuménique et du dialogue interreligieux dans le diocèse, suite au concile Vatican II. Il met également en place la réforme liturgique à la cathédrale ce qui ne se fit pas sans heurt. Rober Pfrimmer, Maître de chapelle émérite, parla à plusieurs reprises au sujet de cette période du refus de nombreux choristes à chanter le moindre mot de français à la cathédrale !
Il reçoit plusieurs distinctions : il est décoré de la Croix de guerre 39-45, de la médaille de la Résistance, commandeur de la Légion d’honneur et chevalier des Palmes académiques, puis reçoit le titre de Prélat de sa Sainteté en 1977 et le prix Mozart avant d’être élevé à la dignité de « Juste parmi les nations » par l’Etat d’Israël en 1988.
Il publie également plusieurs ouvrages qui obtinrent un succès non négligeable comme L’enfant du rire en 1973 (où il raconte notamment de manière très particulière la naissance de sa vocation sacerdotale se comparant à Jacob combattant avec un ange), Le Temps de naître en 1975, puis Le Verbe au présent en 1978. Il était également directeur de rédaction de la revue Le Monde de la Bible, et écrivit de nombreuses chroniques dans les DNA.
Ecoutons un extrait de sermon de Mgr Bockel le vendredi saint de l’année 1980

« Je suis roi, tu l’as dit. Mais je ne suis né, je ne suis venu dans ce monde que pour rendre témoignage à la Vérité. ».
Ni Pilate ni les autres ne pouvaient comprendre. Pour saisir ce propos de Jésus, il faut être issu de la Pentecôte, il faut être né de l’Esprit.
Que l’Esprit-Saint nous accorde donc ce soir la grâce de reconnaître et de contempler la vraie puissance royale sur le visage sanglant et souillé du Fils bien-aimé…

Ce roi enchaîné, parce qu’il est l’incarnation d’un Dieu enchaîné par le lien d’amour qu’il a tissé avec l’humanité, ce monarque sanglant, parce qu’il est à la fois la victime et le premier prochain d’une multitude, ce roi dérisoire et bientôt victorieux va changer radicalement les rapports des hommes entre eux. Non seulement en pardonnant à ses meurtriers il brise l’antique loi du talion, mais encore sa puissance royale va fondamentalement bouleverser le régime traditionnel de l’autorité : celle-ci passera du plan vertical de maître à esclave au plan horizontal du roi esclave de l’amour à ses frères esclaves du péché, et cela par le relais du pardon issu de la tendresse du Père qui contemple sa création dans le visage tour à tour pitoyable et glorieux de son fils Jésus-Christ.
…

« Salut, roi des Juifs ! » ricanaient les mercenaires de César ravis de jouer enfin pour de vrai au jeu du roi et d’exercer ainsi le seul pouvoir que leur offrait leur condition : la cruauté et la torture. Et Jésus gardait le silence, le silence du roi humilié pour le salut du monde, écho tragique de l’éternel et silencieux frémissement de l’amour.

Il quitte sa fonction d’archiprêtre en 1986. Mgr Brand lui rend hommage en ces termes au moment de sa prise de retraite.

Au moment où Mgr Bockel va quitter, sur sa demande, sa fonction, beaucoup se souviennent qu’il est devenu l’archiprêtre de la cathédrale il y a près de 20 ans, pour succéder à Mgr Eugène Fischer…
Tous savent combien ces années furent riches d’activités que la prédication dispensée était de la plus haute qualité.
Durant toute cette époque, la grande œuvre de l’entretien et de la restauration séculaire de la cathédrale fut inlassablement poursuivie. Tous reconnaissent aussi que ce temps fut celui durant lequel la cathédrale s’est de plus en plus affirmée comme le lieu privilégié de l’enracinement de l’Europe toujours en devenir, dans les valeurs chrétiennes.

Mgr Bockel décède en 1995 au moment exact où l’Evangile était proclamé dans la cathédrale rappelant cette parole du Christ : « Soyez vigilant et demeurez prêt, c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra ». Il sera inhumé à Thann.

Avant de redonner la parole au père Xibaut, je voudrais pour finir faire part de mon vécu en ma qualité de paroissien de la cathédrale depuis 1993 vis-à-vis de la fonction d’archiprêtre à l’époque actuelle.
On imagine souvent l’archiprêtre de la cathédrale comme une sorte de « super-curé » avec des pouvoirs très étendus. Or j’ai l’impression pour ma part que c’est très éloigné de la vérité. L’archiprêtre est beaucoup moins libre sur de nombreux points qu’un curé de paroisse ordinaire. Tout d’abord parce que la cathédrale reste l’église de l’évêque et qu’à ce titre l’archiprêtre est souvent obligé de lui demander son accord et son avis. Sans compter que l’archiprêtre doit compter avec la présence du chapitre, de l’OND, de l’architecte des bâtiments de la France, de la DRAC etc.…
Il doit énormément composer et prendre en compte de multiples avis.
L’archiprêtre de la cathédrale, par sa fonction, est également un prêtre très observé et surveillé de la part des fidèles. Il fait le moindre faux et il est tout de suite énormément critiqué.
Enfin l’archiprêtre de la cathédrale doit parfois gérer des moments délicats, je crois que le père Eckert se souvient très bien du jour où des militants kurdes avaient envahi la cathédrale en 1994.
Mais je tiens aussi à dire que les deux archiprêtres n’ont jamais oublié qu’ils étaient prêtres avant tout car ils se sont toujours rendus disponibles pour leur paroissien.
Je voudrais terminer maintenant par une petite anecdote. Vous vous imaginez sans doute que les tensions entre l’archiprêtre et le chapitre au XIXe siècle sont de l’histoire ancienne. Eh bien je vais vous raconter une petite histoire. Quand je suis arrivé chez les clercs de la cathédrale en 1993, le chanoine Ringue, custode de la cathédrale, nous reprochait de mettre trop de charbons dans l’encensoir. Ayant appris cela, le père Eckert nous dit que le chanoine Ringue n’avait rien à nous dire car les clercs sont sous la seule responsabilité de l’archiprêtre !

Voilà j’espère avoir contribué à faire davantage connaître les différentes figures et personnalités des différents archiprêtres qui se sont succédés depuis 200 ans, ils le méritent amplement.

Je vous remercie de votre attention.

Vincent CREUTZ

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Conclusion (B. Xibaut):

En vertu de l’ordonnance de 1811, les archiprêtres devaient être nommés parmi les membres du chapitre, mais la tradition s’est rapidement établie de les choisir pour les qualités pastorales qu’ils avaient signalées dans d’autres fonctions, ce qui est bien compréhensible : la plupart se sont donc trouvés nommés simultanément chanoine et archiprêtre. Il n’y a pas d’exemple de choix qui se serait porté sur un chanoine déjà en place depuis quelques années. À l’inverse, une fois qu’a été mis fin à leur service curial, les archiprêtres ont souvent poursuivi naturellement leur présence au chapitre. Tel a été le cas de Mgr Bockel, du chanoine Hassler et, depuis peu, du chanoine Eckert !
Progressivement, l’union de la cure au chapitre a apaisé les tensions entre ces deux institutions. En théorie, ce fut la victoire du chapitre, devenu de fait « le curé » de la paroisse et exerçant ses fonctions à travers un de ses membres. Le conseil de fabrique est ainsi très différent de celui des autres paroisses : le président en est l’archevêque et il comprend de droit l’archiprêtre et trois autres chanoines, parmi lesquels sont choisis le trésorier (actuellement le chanoine Vogelweith) et le secrétaire (longtemps Mgr Kieffer). Théoriquement, le chapitre contrôle donc la paroisse du point de vue matériel.
Dans les faits, c’est surtout la paroisse qui a beaucoup gagné dans cette union, car le rôle de l’archiprêtre s’est sans cesse conforté au fil des temps, tandis que disparaissaient peu à peu les signes de subordination de la paroisse. C’est ainsi que le culte paroissial, longtemps confiné à la chapelle Saint-Laurent, a conquis le chœur après le Concile Vatican II et que les différences de traitement entre sacristie haute (du chapitre) et sacristie basse (de la paroisse) ont cessé vers 1990. L’usage exclusif du maître-autel par l’évêque et les chanoines a perdu sa raison d’être avec la mise en place d’un autel avancé, où tout prêtre peut célébrer. Or, Vincent Creutz nous raconte combien l’usage du chœur pour les mariages ou les enterrements paroissiaux a pu donner lieu à de grandes disputes dans les temps anciens.

Aujourd’hui, bien peu savent encore que Saint-Laurent est paroisse « dans » la cathédrale. Le canon 510 du Code de 1983 demande d’ailleurs que les paroisses soient séparées des chapitres de chanoines. Si cette disposition n’a pas été adoptée à Strasbourg, c’est en vertu de la supériorité des conventions internationales sur les règles du droit, affirmée par le canon 3. Il faudrait en effet que soit abrogé le vénérable décret de 1811, toujours en vigueur.
Tout récemment, une note du Service des Cultes a ainsi rappelé qu’il ne pouvait exister de mense curiale à la cathédrale, comme dans les autres paroisses, dans la mesure où la paroisse est unie au chapitre, mais une portion de la mense capitulaire. Le droit concordataire continue d’être rigoureusement appliqué : seule la nomination au canonicat fait l’objet d’un agrément par le Ministère de l’Intérieur, qui laisse ensuite l’archevêque entièrement libre de son choix pour désigner l’archiprêtre : la paroisse Saint-Laurent est donc une des rares de Strasbourg qui ne soit pas une cure principale et aucun traitement concordataire ne lui est lié. Les quêtes curiales de la Toussaint ou de Noël n’y sont pas appliquées, dans la mesure où c’est normalement l’archevêque qui vient présider les offices ces jours de fête. Et la grand-messe du dimanche est celle du chapitre.

Cependant, l’archiprêtre, en même temps qu’il se trouve nommé par l’archevêque responsable de la paroisse, reçoit de lui une large délégation pour toutes sortes de questions liées à la dimension épiscopale de l’édifice. La venue en masse de touristes entraîne la participation de nombreux paroissiens aux activités d’accueil et de pastorale du tourisme, sous la houlette de l’archiprêtre. Par sa personne, dans le vocabulaire, comme dans les faits, Saint-Laurent donc s’affirme véritablement aujourd’hui comme paroisse « de » la cathédrale, et non plus seulement « dans » la cathédrale, deux cents ans après le décret de 1811 qui désignait, dans son article 3, le chanoine chargé des fonctions curiales comme « archiprêtre ».

Chanoine Bernard XIBAUT

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Notes :

1.  Le mot pléban se traduit en allemand par Leutpriester, à travers la racine latine « plebs » et la racine germanique « Leute ».

2. Grandidier, État ecclésiastique du diocèse de Strasbourg en 1454, p.383.

3. René EPP (dir), Histoire de l’Eglise catholique en Alsace des origines à nos jours, Strasbourg, Editions du Signe, pp. 83-86.

4.  Louis KAMMERER, Répertoire du clergé d’Alsace sous l’Ancien Régime, 1648-1792, ouvrage polycopié, Strasbourg, 1985.

5. Chanoine M.SCHICKELE, A. Jaeglé, curé de Saint-Laurent (cathédrale de Strasbourg) avant, pendant et après la révolution, Strasbourg, F-X. Le Roux, 1909.

6. Voir sur cette affaire Bernard XIBAUT, La cathédrale de Strasbourg au lendemain de la grande Révolution, 1800-1820, Strasbourg, ERCAL, 1987.

7. Vincent CREUTZ a étudié cette période dans La paroisse de la cathédrale de Strasbourg, 1807-1870, ERCAL, 2006.

8.  Voir l’ouvrage supra, pp. 173-180.

 

 

 


 

 
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