La flèche de la cathédrale
Conférence du Père Bernard Xibaut
Nuit des cathédrales 24 avril 2010
Parmi les merveilles qui font la splendeur de la cathédrale de Strasbourg figure sans conteste la flèche. Mais il n’est pas possible d’en parler sans dire un mot de la haute tour sur laquelle elle est édifiée. Elles ont été construites pratiquement d’un seul jet, entre 1399, date de l’achèvement massif occidental, et 1439 – ce qui représente la durée très modeste de quarante ans – mais sous la direction de deux maîtres d’œuvre successifs : Ulrich d’Ensingen pour la tour et, après sa mort survenue en 1419, Jean Hultz, originaire de Cologne, pour la flèche elle-même.
1. Une structure architecturale complexe
La tour, d’une hauteur totale de 40m, adopte la forme d’un octogone composé de piliers, avec de baies ouvertes sur chaque face à 20 mètres de hauteur. Cette tour est surmontée d’un petit étage qui le couronne (ajouté après la mort d’Ulrich) et se trouve flanquée par quatre escaliers à vis à chacun de ses angles, ce qui inscrit l’octogone dans un carré. Les quatre escaliers sont totalement indépendants de la tour et ne lui sont reliés qu’au sommet, à travers une petite passerelle qui met en grande épreuve les personnes sensibles au vertige.
Quant à la flèche, elle a été achevée en exactement deux décennies (1419-1439). Elle se compose non pas de plates faces ajourées comme à Fribourg, mais d’une pyramide de clochetons à pinacles, disposés sur huit gradins. Hultz a eu l’idée géniale d’élever une pyramide à huit pans, dont les arêtiers sont en quelque sorte chevauchés par des tourelles, à travers lesquelles cheminent huit escaliers à vis. A raison de six édicules polygonaux par arête, cela donne 56 tourelles qui constituent la structure de l’édifice. Toute l’esthétique de la flèche repose dans ce parti de petites pyramides posées en retrait à chaque niveau.
Notons que le système adopte par Hultz, tout comme celui réalisé par Ulrich pour la tour, rend totalement inutile l’existence d’escaliers intérieurs : la tour est flanquée de quatre escaliers et la flèche d’un nombre double. Tour et flèche sont creuses, ce qui leur donne une apparence particulièrement légère !
On pourrait faire l’expérience de placer quatre personnes au pied de la tour et de leur demander de gagner le sommet de la flèche en utilisant chacune un escalier de la tour, puis de la flèche : elles ne se croisent jamais dans leur ascension. On pourrait réaliser une expérience semblable en plaçant un nombre double, c’est-à-dire huit personnes, à la base de la flèche.
Il est évident que tant d’escaliers ne se justifient pas d’un point de vue fonctionnel, ni surtout économique : les quatre escaliers en colimaçon qui flanquent la tour constituent une agrémentation et inscrivent, nous l’avons dit, l’octogone dans un carré. Pour la flèche, l’effet est démultiplié : sur huit escaliers, sept d’entre eux sont parfaitement inutiles. Le caractère pratique de l’escalier est totalement subordonné à son aspect esthétique – il n’est qu’à voir l’élégance du plan de la flèche, qui évoque la structure visible au microscope du plus complexe des flocons de neige – et à son aspect symbolique : la flèche n’a pas besoin d’escalier car elle est …un escalier : le plus sophistiqué et le plus élégant des escaliers, un escalier à octuple révolution.
2. Une hauteur vertigineuse
Apres l’élégance, l’autre élément qui vient immédiatement à l’esprit lorsqu’on songe à la flèche de la cathédrale, c’est sa hauteur : 142 m, qui en fera le plus haut monument de la chrétienté, après l’effondrement d’autres édifices religieux, entre 1647 et 1874*.
Cette hauteur a offert des avantages à Strasbourg, dont la loge des tailleurs de pierre a été élevée au rang suprême de l’Empire lors de la réunion des maîtres tenue à Ratisbonne en 1429. Mais elle a eu aussi des inconvénients. Ainsi, de manière assez naturelle, la flèche a-t-elle souvent attiré la foudre, si bien qu’en 1657, l’architecte Heckler a dû démonter puis reconstruire le sommet de la flèche sur une hauteur de 58 pieds. Il a alors orné le sommet d’une couronne de nœuds portant chacun un décor en relief sur chaque face. Il y eut aussi un tremblement de terre d’une grande violence au début du XVIIIe siècle et les dégâts commis par la guerre de 1870 et la Deuxième Guerre mondiale. (Ce n’est qu’en 1935 qu’un paratonnerre sera installé).
Les schémas de l’œuvre Notre-Dame, publiés dans le Bulletin du Centenaire de la Société des Amis de la cathédrale en 2002, montrent à travers l’utilisation de couleurs, l’extrême diversité de datation des pierres, entre le XVe siècle (il en reste !) et la période contemporaine, la lanterne du sommet accueillant un mélange de fin XIXe sicle et de milieu du XXe siècle…
Mais il importe de comprendre cette volonté d’atteindre des sommets jusque là inégalés. Qu’il y ait là le fruit d’une émulation entre les villes d’Empire, entre les maîtres d’œuvre et les divers chantiers de cathédrales gothiques, cela est humain et évident. Aujourd’hui encore, la hauteur de la flèche fait la fierté, pour ne pas dire l’orgueil, des strasbourgeois, lorsqu’ils contemplent par exemple les deux tours bien basses de Notre-Dame de Paris…
*Note tirée de Wikipédia :
Cinq autres édifices ont dépassé momentanément la hauteur de la cathédrale de Strasbourg (outre, bien sûr, la pyramide de Khéops, qui était à l'origine plus haute) :
- en France, la flèche de la tour centrale de la cathédrale Saint-Pierre de Beauvais, construite en 1569, culmine à 153 mètres pendant quatre ans, avant de s'effondrer sous son propre poids en 1573.
- en Angleterre, l'ancienne cathédrale Saint-Paul de Londres affiche fièrement une flèche sur sa tour centrale de 150 mètres, achevée en 1240, et qui est détruite par la foudre en 1561.
- en Angleterre, la cathédrale de Lincoln possède une tour centrale surmontée d'une flèche s'élevant à une hauteur de 160 mètres, achevée en 1311 mais qui est renversée par un vent violent en 1549.
- en Allemagne, la flèche de l'église Sainte-Marie de Stralsund, achevée en 1478, atteint la hauteur de 150 mètres. Elle est détruite par la foudre en 1647.
- en Estonie, la flèche de l'église Saint-Olaf de Tallinn, achevée en 1519, atteint la hauteur de 158 mètres. Elle est détruite par la foudre en 1625.
Grâce à sa flèche, la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg est resté l'édifice le plus haut du monde jusqu’en 1874, date de l'achèvement de la flèche de l'église Saint-Nicolas de Hambourg, mesurant 147 mètres. Depuis le xixe siècle, les flèches des cathédrales allemandes d'Ulm et de Cologne la dépassent, avec les hauteurs respectives de 161 mètres et 157 mètres. La flèche de la cathédrale Notre-Dame de Rouen, terminée en 1876, atteignit les 151 mètres.
Il y a cependant une différence entre les bâtisseurs de la cathédrale et ceux qui ont construit bien plus tard la tour Eiffel, le World Trade Center ou les buildings de l’émirat de Dubaï : la flèche de la cathédrale n’a pas pour seule vocation d’exalter l’imagination scientifique et l’habileté technique des hommes. Elle veut d’abord rendre gloire à Dieu. La flèche a-t-elle été surmontée d’une statue de la Notre-Dame, sa patronne jusqu’en 1488, comme l’indique une chronique de la cathédrale ? Cela n’est pas sûr. Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’on trouve, à mi-hauteur, un passage d’une hymne ancienne :
Christus semper regnat
Christus imperat
Christus rex triumphat
Christus er superat
Christus coronat
Maria glorificat
Christus gratis donat
Christus nos revocat.
La flèche a clairement été édifiée à la gloire de Dieu et cela nous interroge encore aujourd’hui. Le bâtisseur des cathédrales ne cherchait pas seulement à édifier sa gloire. Il voulait encore rejoindre le ciel, et c’est la raison pour laquelle la flèche n’est qu’un gigantesque escalier !
Cela demande un respect de notre part, et notamment de ne pas instrumentaliser la flèche au service de nos causes humaines. Le serment du général Leclerc dans le désert ne manquait pas de noblesse et le geste du spahi Lebrun de courage. C’est la raison pour laquelle nous ornons chaque année le sommet de la flèche d’un drapeau aux couleurs de la France, au moment des fêtes de la Libération. Mais il ne saurait être question de la garder en permanence. Ce serait une atteinte à l’affectation religieuse de la cathédrale et, pire encore, à la volonté de ses bâtisseurs, qui l’ont élevé à cette hauteur vertigineuse pour la seule gloire de Dieu. La cathédrale n’est au service d’aucun peuple (elle a été tour à tout allemande et française), d’aucune confession (elle a été tour à tout catholique et protestante), d’aucun parti politique (que d’alternances de municipalités…). Elle est pour Tous, parce qu’elle est pour Dieu ; elle est pour Dieu, parce qu’elle est pour Tous.
Nous pouvons à présent méditer sur la symbolique de la flèche à travers un beau poème de Charles Singer :
POEME DE LA FLECHE
Extrait du « Cathédrale »
Charles Singer – Jean Baptiste Ritt
Editions Coprur juin 1997
C’est au nom de toute l’Humanité
Que les Constructeurs ont conçu la Flèche.
En levant les yeux,
En la contemplant avec ravissement,
Les Voyageurs se disent :
« Voici la Flèche !
C’est notre Flèche !
C’est notre construction !
C’est notre Tour d’actions de grâces !
C’est notre silencieux poème taillé dans la pierre ! »
A lever les yeux vers la Flèche
les Voyageurs sont renouvelés
dans la vocation qui les habite depuis toujours :
rejoindre Celui qui leur a tracé
le chemin de la vérité et de la Vie !
La Flèche le révèle :
il revient à être humain
de vivre à sa véritable hauteur
qui est de générosité, de création,
de pardon et d’amour distribué jusqu’au dépouillement.
C’est en haut,
échappant au regard habituel,
en haut où il faut grimper par d’étroits escaliers
en haut où il faut se risquer comme pour les sommets escarpés,
en haut où s’enroulent les brouillards
et s’effilochent les nuages,
où le soleil tourne au zénith et où l’air retrouve sa pureté,
c’est en haut, loin du bruit et hors de la vanité
que les Constructeurs se sont laissés aller sans retenue
à leur joie créatrice !
C’est là-haut, que livrés entièrement
au Souffle qui a sculpté les mondes,
leurs mains ont saisi les lourdes pierres de leur terre
pour y écrire leur joie et leur espoir.
C’est là-haut, seuls face aux glissades du vent
et face à Lui, Dieu invisible,
inaccessible mais présent,
qu’ils ont transformé la matière en son honneur,
de telle sorte que chaque pierre
dégrossie, gravée, taillée, marquée,
reçoive une part de leur esprit
libéré de toutes entraves.
C’est là-haut le meilleur de leur Œuvre,
non pas parce qu’elle est dangereusement située
ni parce qu’elle joue avec les lois de la pesanteur,
mais parce que là-haut ils ont crée
sans tenir compte des modes et des codes
et que là-haut ils n’avaient d’autre souci
que d’offrir leur liberté à l’Esprit
qui leur inspirait la beauté.
Les Constructeurs savaient qu’ils seraient peu nombreux
à contempler un jour leur Œuvre, là-haut.
Mais que leur importait, c’est pour Lui seul
qu’ils taillaient cette Tour tendue vers Lui
comme un silencieux cri d’amour et de foi !
Ici, tout en haut,
sans chercher aucune récompense, ni aucune louange,
ils mettaient au monde,
ils faisaient apparaître des fragments de Beauté
inspirés par l’Esprit.
Ils créaient la Beauté,
uniquement pour remettre
comme un don, comme un hommage,
par amour, et chacun sait que l’amour
comme la foi manifestent leur ardeur
uniquement dans le secret.
Qu’est-ce qui les a pris de monter si haut ?
Ici, tout en haut, où l’on perd pied,
où la chute peut survenir à tout instant,
ils ont arrimé solidement leur existence
à Celui-là qui seul triomphe de tous les gouffres.
Ils tenaient à chanter par-dessus les abîmes
la gloire de Celui qui a fixé la danse
au cœur de l’humanité !
Ici, tout en haut, ils ont dévoilé
que la rencontre est possible
entre l’invisible et les Voyageurs
et qu’aller vers celui qui est Beauté et Bonheur
exige toujours une redoutable montée !
Les Constructeurs l’ont voulu ainsi :
la Flèche est le cadeau de l’Humanité à Dieu !
C’est l’offrande des créatures à leur Créateur.
C’est le présent de leur humilité
à Celui dont ils portent la marque.
La Flèche , c’est notre prière
et notre psaume et notre jubilation
qui, avec allégresse et fierté,
montent vers le Ciel !



