Dimanche 19 août 2018

20e dimanche du temps ordinaire B

Père Philippe Vallin

Frères et soeurs,

« Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle » (Jn 6,54).

I. Le temps des vacances est toujours très précieux pour le renouvellement du regard chrétien sur le monde et sur la foi, sur le monde tel qu’il va et sur la foi telle qu’elle demeure.
D’abord, nous aimons en vacances nous sentir réunis à ceux qui peinent sur le même sentier de montagne, à ceux qui admirent en même temps que nous la même côte rocheuse sous la même lumière ; on peut même dire que nous, les Chrétiens, nous nous plaisons à entrer en communion ‒ j’ose le mot ‒ avec tous ceux qui font une expérience de bonheur humain, souvent de bonheur familial et amical, hors de leur cadre d’existence ordinaire.

II. Mais la foi demeure, et il se peut que l’expérience des vacances dans notre génération chrétienne représente à notre regard, dans un relief plus vif et plus cru, ce qu’il faut bien appeler la déchristianisation des pays chrétiens, et singulièrement des classes d’âge les plus jeunes. Avec l’apôtre Paul, nous pourrions dire nous aussi à cet égard que nous « traversons des jours mauvais » (Ep 5,16). Vous me direz : rien de nouveau sous le soleil de l’été 2018. C’est en effet le monde tel qu’il va, et depuis très longtemps, hélas !
L’évangile de ce jour, avec l’étrangeté passablement brutale des paroles du Seigneur ‒ « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle » ‒ doit pourtant nous aider à renouveler notre regard de foi chrétienne devant ce spectacle de la déchristianisation qui nous entoure et qui, de fait, n’est plus très nouvelle. Je vais résumer mon intention : si nous nous plaisons à cette sorte de communion des âmes dans laquelle nous établit l’humeur des vacances, alors nous n’allons pas placer n’importe où et n’importe comment ce que j’appellerais aujourd’hui la différence chrétienne. En d’autres termes, s’il est clair que l’Évangile du Christ commande aux disciples que nous sommes de se séparer du monde tel qu’il va en vertu de leur acte de foi, il est très important de bien situer les lieux de cette séparation, encore une fois, de bien discerner l’authentique différence chrétienne, pour éviter de la mettre où elle n’est pas et de la piétiner sans la voir là où elle est.

III. « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle » : voici, chers frères et soeurs, des paroles de différence, de différence vertigineuse, de différence infinie. À des mortels de chair et de sang ‒ vous et moi ‒, le Christ qui est Jésus de Nazareth, lui aussi un homme de chair et de sang selon toute apparence, promet la vie immortelle, la vie éternelle
qui appartient à Dieu et à lui seul. Ici se tient au plus haut la différence chrétienne : nous avons entendu les promesses de la vie éternelle et nous les avons crues.
« Celui qui mange ma chair », dit Jésus : autre versant de cette différence chrétienne qui fonde la nouveauté de la foi. Il y a Jésus et il y a les autres hommes, tous les autres hommes, Juifs et païens, les Juifs scandalisés par cette énonciation de type anthropophagique, et les autres hommes qui auront à leur tour à se décider pour ou contre la promesse d’abord insensée du Christ.
Vient encore un 3ème aspect de la différence chrétienne : au total, le salut que propose Jésus sera la communion à son corps qui est nourriture et à son sang qui est boisson. Salut éternel, salut infini, salut divin, assurément, mais salut qui est ici et maintenant un acte élémentaire de nutrition : « Prenez et mangez ; prenez et buvez ». Quelle audace ! Quelle surprise, et surtout, quelle surprise en raccourci !

IV. Expliquons-nous sur ce raccourci avec la première lecture, tirée du Livre des Proverbes : la Sagesse divine y parle en personne. Attention qu’elle doit alors rivaliser avec les sagesses humaines et, pour ainsi dire, leur damer le pion. Ici, pas de raisonnements compliqués, pas de philosophie ou de mathématique inaccessible, pas d’élite spéculative, de cercle de savants. Je cite : « À l’homme sans intelligence, la Sagesse de Dieu dit : “Venez manger mon pain et boire le vin que j’ai apprêté” ». Quelle audace en raccourci ! Nous, les Chrétiens, nous dépasserons la sagesse des sages, nous pénètrerons tous les secrets du monde, plus que les savants, nous participerons à la science du Dieu créateur… comment ? en mangeant le corps du Ressuscité en en buvant son sang.
Le comble est que cette promesse du Seigneur vaut pour l’intégralité des hommes, sans différence d’origine ni de qualification. Elle vaut ‒ nous le savons bien ‒ pour les enfants qui assument au jour de leur première communion la véritable, l’authentique différence chrétienne : leur foi confesse la présence du Dieu sauveur dans le raccourci, dans le fragment de l’hostie consacrée qu’ils reçoivent.

V. Frères et soeurs, je retourne maintenant à mon propos de départ : la déchristianisation que les vacances nous donnent à constater de multiples façons ‒ des églises de village closes et désertées depuis si longtemps, des communautés très âgées sans jeunes familles, sans enfants, des curés chargés de 50 clochers ‒, ne doit pas nous conduire à un sentiment d’isolement social, comme si les catholiques étaient voués à devenir des sortes d’Amish ‒ vous vous souvenez de ces communautés protestantes d’Amérique fixés dans les usages et le costume du XIXe s. Nous ne devons pas y prendre le motif d’une séparation plus nerveuse, plus frileuse de notre Église d’avec le monde tel qu’il va.
Car la différence chrétienne authentique ne passe pas entre l’Église et le monde. Elle passe entre le Christ qui se donne et ceux qui rejettent le don concret, le don effectif de sa vie et de sa sainteté. Si nous vivons du corps et du sang du Christ selon une foi authentique et courageuse, alors ne nous lassons pas d’aller à ceux qui, entre mer et montagne, cherchent en compagnie de ceux qu’ils aiment l’infini de la vie. Nous leur dirons, nous leur annoncerons le nom de cette Vie infinie : c’est Jésus ressuscité !

Amen.

Téléchargez l'homélie en cliquant ici