Dimanche 18 novembre 2018

33e dimanche ordinaire – année B

Père Philippe VALLIN

Frères et sœurs,

I. « Alors, on verra le Fils de l’homme venir sur les nuées avec grande puissance et grande gloire » (Mc 13,26). C’est une marque signalée de l’originalité chrétienne que cette puissance de Dieu le créateur sur toutes les créatures, à commencer par les créatures immenses, le ciel sans limites, le soleil, la lune et les autres astres. Là où la plupart des religions et des mythologies anciennes représentaient un cosmos inaltérable, un firmament inaccessible et indestructible ‒ « firmamentum », en latin, dit la dureté bleue du saphir ‒, la foi chrétienne assujettit toutes les dimensions de l’univers à la souveraineté de Dieu, et à la sentence ultime qu’il va porter sur l’histoire des hommes et sur tout le décor dans lequel se sera inscrit le drame de leurs libertés. Fin de l’histoire, effondrement du monde. En vérité, le déploiement du cosmos physique, si complexe qu’il paraisse à nos intelligences et au génie des scientifiques qui en décrypte les secrets, ne coûte que fort peu d’énergie à la puissance divine : cette vaste machine réglée par les lois physiciennes ne devait être, je le répète, que le décor du drame, lui beaucoup plus délicat, beaucoup plus subtil et compliqué, que le Dieu de la Genèse avait inauguré dans ce décor en créant l’homme à son image, en créant l’homme et la femme, en lançant l’histoire de la famille humaine dans l’aventure si noble de sa responsabilité, avec le risque si manifeste de son irresponsabilité.

II. À la fin, donc, vient l’heure des comptes comme dans les paraboles des évangiles. Alors, « on verra le Fils de l’homme venir sur les nuées avec grande puissance et grande gloire ». Le Père a remis au Christ la tâche du jugement général sur l’histoire, notre histoire, de sorte que nous ne pourrons pas accuser Dieu de juger de très haut et de très loin, et donc de juger sans équité, les misérables affaires du coeur humain. Le Fils de Dieu est entré en personne dans l’histoire de la responsabilité humaine où, tout divin qu’il fût, il est devenu non moins « le fils de l’homme », en recevant dans le sein de la Vierge Marie la même nature que la nôtre. Le crible par où sera vanné tout le grain de la millénaire moisson de l’histoire des hommes, ce crible qui doit trier le plus petit acte de bien, le plus discret, le plus clandestin des actes de charité, comme il doit trier le plus couvert des crimes parfaits, le mieux caché des forfaits, est le crible d’une âme humaine, celle de Jésus de Nazareth. Encore une fois, nous ne pourrons pas accuser Dieu de nous juger depuis les hauteurs sublimes de la perfection divine : c’est l’homme de la Passion, l’homme de la flagellation, l’homme affronté aux mensonges et aux trahisons, l’homme-Dieu livré à la misérable puissance d’un Hérode et d’un Pilate qui sera le juge de notre responsabilité et de notre irresponsabilité. C’est lui que Dieu a ressuscité et qu’il a exalté dans la gloire pour nous dire justement que le coeur humain, créé à l’image de Dieu, n’est donc pas incapable de réaliser dans les choix libres de cette vie la ressemblance en amour et en justice avec le coeur de Dieu. L’homme Jésus fut dans son humanité juste et bon comme Dieu. La grâce de son Esprit Saint reçue au baptême nous autorise à être nous-mêmes justes et bons à notre tour comme Jésus, c’est-à-dire comme Dieu.

III. Avez-vous vu dans notre évangile comment la fin de l’histoire est décrite comme son début, comment l’effondrement de la voûte céleste et l’extinction des luminaires, soleil et lune, font une symétrie évidente avec leur production au jour un et au jour deux de la semaine de la création ? Mais il y a dans l’évangile de ce jour un autre indice qui montre que le Christ entend resserrer le cadre de notre vision sur le périmètre, sur le format humain de la responsabilité : « Que la comparaison du figuier vous instruise ». Frères et soeurs, voici l’arbre, voici l’arbre familier, notre ami, notre voisin, notre prochain. Finie l’immensité de la stratosphère, rejetées les dimensions astronomiques : il faut revenir au décor du drame humain. L’arbre vivant de la Genèse, où fut attaché le gage de la liberté responsable du sujet humain, l’arbre mort de la croix où sera dénoncée son irresponsabilité, font place ici, avant que ne rugissent à la fin de l’histoire les quatre vents de l’hiver, à ce figuier de printemps aux branchages de vert tendre. Mes amis, notre responsabilité est vive encore de toutes ses promesses, des fruits de justice et de sainteté veulent mûrir en ces derniers temps où l’urgence de l’histoire du salut fait monter les ultimes poussées de sève de la grâce divine : « Amen, je vous le dis : cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive. Le Ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas ».

IV. Jésus nous prévient ; Jésus nous avertit. À vrai dire, il prévient et il avertit, ce faisant, toute la succession des générations de l’Église. Aucune, comme l’avait bien compris saint Augustin, ne pourra se bercer comme « Frère Jacques » dans l’édredon moelleux de l’irresponsabilité, et oublier de « sonner les matines » : chaque génération chrétienne se doit de vivre dans l’urgence. Nul ne sait ni le jour ni l’heure. Mais vous me permettrez d’ajouter cette réflexion sur la responsabilité propre de notre génération : partout le cosmos fait intrusion aujourd’hui dans le drame de l’histoire humaine ; partout les décors s’agitent et menacent de s’effondrer, sous l’effet du réchauffement climatique. La banquise fond, les mers transgressent leurs bornes, le feu achève de détruire ce que l’eau a laissé debout. Et les peuples migrent, jetés sur des routes incertaines. Est-ce que nous n’allons pas, nous les chrétiens, nous laisser instruire par cet immense symbole, par cette parabole de puissante et d’urgente portée ? Il nous revient, à la suite de Jésus, et dans le style si cohérent des leçons de l’Évangile du salut, d’assumer, devant tous et avec tous, la responsabilité d’être des hommes de sobriété, de frugalité et, finalement, d’intériorité ; il nous revient d’attendre nos joies, non d’une consommation dispendieuse, effrénée et souvent frivole, mais de la rencontre d’esprit et de coeur avec nos semblables. Le « Frère Jacques » de la comptine du XVIIIe siècle, aujourd’hui traduite dans toutes les langues, a dû finir par se réveiller, et par sonner les matines pour retrouver la fraternité de ses compagnons d’espérance. Plaise à Dieu qu’il ne se soit pas réveillé trop tard et qu’il n’ait pas dû sonner le tocsin !

Amen.

 

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