Dimanche 31 mars 2019

4ème dimanche de Carême année C

Père Philippe Vallin

« Alors le fils aîné se mit en colère et il refusait d’entrer ». Avez-vous observé comment, dans cette parabole si connue du Seigneur, les personnages passent leur temps à entrer ou à sortir, à se tenir dedans ou à se tenir dehors ? Quand l’histoire commence, le père et ses deux fils sont dans la maison paternelle, tous ensemble rassemblés. On se croirait dans le premier paradis où le Dieu créateur avait arrangé pour la famille humaine un joli intérieur, pour ainsi dire, avec un règlement de copropriété généreux, sous la lumière de grâce de l’alliance. Dans l’un et l’autre cas, je veux dire : dans la parabole du fils prodigue comme dans le récit de la Genèse, une seule maxime était en vigueur que je formule avec les mots du père de la parabole, ceux qu’il adresse à son fils aîné : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi et ce qui est à moi est à toi ». Vous penserez à juste titre qu’il y avait au paradis une exception, le fameux fruit défendu. De fait, Adam et Ève ne devait pas manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, de manière à n’avoir que la seule connaissance du bien, de manière à se tenir dans le dedans du bien divin, sans être attiré par l’aventure au dehors.


C’est justement cette aventure de curiosité qui tente le fils prodigue, et qui va le faire sortir de chez son père où il avait l’expérience exclusive du bien, l’expérience du bonheur partagé, du bonheur de communion. Or son départ doit commencer par une division : il obtient de son père le partage de la fortune et s’en va au dehors avec sa part d’héritage.
Arrêtons-nous, frères et sœurs, pour désigner le péché du fils prodigue à l’endroit exact de l’obscuration de conscience qu’il nous représente. Car nous aussi, lorsque nous tombons dans le péché, c’est à cause d’un angle aveugle qui s’est formé dans notre esprit et qui nous dissimule le tableau intégral du bien dont nous devons vivre. En passant au dehors, le fils prodigue ne pouvait emporter avec lui qu’une part de la fortune paternelle, une part divisée du tout, par définition. Mais, surtout, il devait laisser à l’intérieur ce qui ne pouvait d’aucune façon s’emporter au dehors, et c’est la paternité de son père lui-même et la fraternité de son frère aîné.


L’amour de communion est par essence une réalité indivise, et on ne la possède qu’en la possédant avec autrui, en même temps qu’autrui. Déjà, au premier paradis, le serpent diviseur avait insinué sa parole mensongère entre Dieu et le couple d’Adam et Ève, lesquels
avaient été d’abord les auditeurs en communion de la parole divine, et il avait obtenu de diviser les deux conjoints, de mettre dos à dos les époux en vis-à-vis. Pour finir, il avait séparé la famille humaine du jardin originel : la voilà chassée au dehors, dépouillée des biens de
grâce que seul le Père de l’alliance peut donner à ses enfants. « Vous serez comme des dieux », promettait le tentateur. Le fils prodigue, en vérité, s’était fait à lui-même une promesse toute comparable : « Sors d’ici tout à l’heure, tu seras heureux davantage, puisque
tu seras heureux de ton propre bonheur ! » On sait ce qu’il advint. Ayant choisi la division plutôt que la communion, il ne devait pas régner longtemps en maître au royaume de la quantité : sa part divisible se divise encore, au gré de ses dépenses et de ses gaspillages. Le voilà tombé au rang, non des esclaves, mais des porcs ‒ animaux impurs placés au plus loin
du Dieu saint ‒ et, à vrai dire encore au-dessous d’eux.


Écoutons bien ce que dit notre parabole à ce point du récit : « Alors il rentra en lui-même et se dit : “Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance et moi, ici, je meurs de faim. Je me lèverai et j’irai vers mon père” ». Examinons bien son réflexe de survie spirituelle : « il rentra en lui-même ». Frères et sœurs, la première aventure périlleuse où s’était jeté le fils prodigue n’était pas l’aventure de sortir de la maison paternelle pour courir le vaste monde ; la première aventure périlleuse avait été de sortir de son âme, de sortir de son
propre cœur où il habitait l’amour de communion disposé par son père, lui qui l’avait aimé le premier. Bien sûr qu’il a le désir de manger à sa faim comme les ouvriers de son père, mais il a surtout besoin de la paternité de son père qui l’avait tenu debout, en homme véritable, en
homme de lumière et de force, tandis que sa course au dehors l’a proprement mis par terre. Il en est à garder les porcs, ces fouilleurs horizontaux, et ne peut rien leur arracher pour sa propre survie. « Je me lèverai et j’irai vers mon père ». Entendrons-nous à notre tour cet appel que le carême nous adresse, pour rentrer, pour retourner plus profond en nous-mêmes ?
Saurons-nous écouter la faim spirituelle de notre âme, et nous souvenir que seule la paternité de Dieu en sa maison de communion peut nous vivifier en compagnie de nos frères et sœurs ?
La « compagnie », la fraternité du pain et du pain eucharistique, c’est tout de même mieux que la souille aux cochons.


Vouloir rentrer, ou ne pas vouloir entrer. Nous abordons maintenant dans le récit le problème du fils aîné : « Alors le fils aîné se mit en colère et il refusait d’entrer ». Le fils aîné, dont on ignore les sentiments à l’heure de la division qui vit partir son frère loin de la
communion paternelle et fraternelle, publie maintenant sa colère rentrée. Là encore tâchons de  bien comprendre ce qui se passe : le fils cadet qui ne pouvait emmener avec lui la paternité de son père n’est parti qu’avec la part divisible de son héritage. Le fils aîné est demeuré sans aucun doute dans le bien de la paternité (« tout ce qui est à moi est à toi »), mais il a perdu, non de son fait, le bien de la fraternité. Ainsi, par la faute de son frère, lui aussi a été mis en quelque façon au dehors de la maison fraternelle.


Mais ce que nous apprend le récit, en filigrane, en creux, c’est un événement purement spirituel dans le for intérieur du fils aîné : il avait couvé secrètement une Schadenfreude, comme disent les allemands, une joie qu’on n’ose pas montrer, une joie maligne, une joie
d’injustice. Il se croyait seul propriétaire de la maison paternelle et du bien spirituel de la paternité de son père. Il avait mis une croix sur l’amour de son frère, oublié, occulté, condamné. Alors, quand il apprend que son frère est rentré et qu’il a été si bien accueilli et
pardonné par son père, il fait en esprit le trajet inverse que nous avons vu faire au cadet : le prodigue était rentré en lui-même par contrition ; voici maintenant que l’aîné sort de lui-même, sort son fiel, éructe sa colère mûrie comme vinaigre dans cette Schadenfreude, cette joie honteuse qu’il se gardait bien d’exprimer au dehors, l’hypocrite, et surtout pas devant son père. Le résultat est qu’il ne veut pas rentrer dans la maison de la fête, dans la maison de la joie glorieuse : « Car mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie ». S’il nous arrive, frères et sœurs, d’être envieux, c’est-à-dire d’être tristes des biens d’autrui, selon la définition de la morale classique, quoiqu’ils ne nous privent nous-mêmes d’aucun de nos biens, et pourraient surtout les augmenter du bien spirituel de la communion et de l’action de grâces joyeuse, alors profitons de ce carême, pour retrouver le sens de la louange à l’endroit de la supériorité spirituelle de notre prochain : elle ne nous fait rien de mal. Au contraire, elle nous augmente.


Il faut terminer, frères et sœurs, en contemplant le père de la parabole : tout nous représente que sa paternité inflexible en amour est la garante de l’authentique filiation et de l’authentique fraternité de ses deux fils. Comme le Dieu du paradis originel, il est au centre de
la maison intérieure, il est comme le dedans du dedans protecteur de la fragilité des créatures ; mais comme le Dieu du paradis, il est capable aussi de sortir et d’aller au secours de ceux qui se sont chassés eux-mêmes de l’enclos de la grâce : toute l’histoire du salut montre un Dieu de miséricorde qui part au dehors à la recherche de la brebis perdue, de l’humanité prodigue et qui lui distribue les grâces de rédemption, telles la manne au désert, telle la terre promise où est revenu Israël, la descendance de Jacob. Le père de la parabole est allé en esprit et par l’amour du cœur jusqu’à la bauge des porcs : jamais il n’a oublié son fils, jamais il n’aura tourné la page de sa paternité, et c’est pourquoi, lorsqu’il aperçoit son fils qui revient, il sort de sa maison et court à sa rencontre. Lorsqu’il entend la colère de son autre fils qui ne veut pas participer à la fête, il sort à nouveau pour se réconcilier son aîné, amer et rebelle.
Un dernier mot sur Jésus qui prononce cette parabole : il est le vrai fils, le fils de perfection, qui manque justement à la parabole. Au contraire de l’aîné, il est sorti de Dieu pour aller à notre recherche et il s’asseoit à la table des pécheurs, au grand dam des pharisiens.
Au contraire du cadet, il nous montre à nous tous, et en particulier dans son acte de volonté héroïque au jardin de l’agonie, qu’il n’a qu’un seul bien, qu’un seul héritage, que cet héritage est indivisible, et c’est la divine paternité de son père céleste. Elle est, en effet, indivise, et
comme le pain eucharistique, cette nouvelle manne, nous allons revenir par elle, nous allons rentrer par elle, et avec tous nos frères et nos sœurs, dans la communion de l’amour divin.


Amen.