Dimanche 12 mai 2019

Homélie du 4ème dimanche de Pâques – année C

Père Philippe Vallin

Frères et Sœurs,

I. « Mes brebis écoutent ma voix. Moi, je les connais et elles me suivent ». Au jour où nous célébrons le Christ Bon Pasteur, avec toutes les vérités de foi et de vie chrétienne que ce titre engage, notamment la vérité de la hiérarchie apostolique par laquelle le Seigneur a voulu que l’Église de ses disciples soit gouvernée, il est très nécessaire de revenir sur les valeurs symboliques que comporte l’image du pasteur, du troupeau, et des brebis. Dans le fonctionnement de notre Église, nous usons et abusons du vocable « pastorale » qui, selon toute apparence, a reçu de Beethoven avec la Symphonie pastorale (Die pastorale Sinfonie) une haute signification harmonique : alors prenons garde de notre côté, en maintenant des équivoques ou des dissonances sur le rapport des brebis et de leurs pasteurs, de ne pas entretenir la cacophonie parmi le Peuple de Dieu.


II. Or, ces mots ‒ pasteur, brebis, troupeau ‒, comme le champ symbolique qu’ils dessinent, emportent des significations vraiment nuisibles pour la vérité de l’existence chrétienne, considérée dans sa réalité organique et collective : faut-il, par exemple, encourager l’instinct grégaire chez les baptisés ? Faudrait-il les tenir pour ce genre d’animaux certes inoffensifs, autrement dit peu portés au mal, mais surtout peu portés au vrai bien, à la décision personnelle, intelligente, libre et responsable qui constitue le bien authentique produit par le sujet humain ? Les brebis assurément ne font pas de mal, à la différence des loups ou des requins. Mais on ne voit pas non plus qu’elles fassent du bien, avec cette visée intentionnelle au moins que les naturalistes reconnaissent par exemple aux chiens d’avalanche ou aux chiens d’aveugles...

III. Je me résume : il y aurait une périlleuse équivoque à discerner sous les images du pasteur et du troupeau de brebis employées par le Christ la même arrière-pensée qui présidait, chez notre Rabelais, à la narration de son Quart- Livre sur les fameux « moutons de Panurge » ! Le bon Pasteur, frères et sœurs, veut-il une Église formée de moutons de Panurge ? Permettez que je vous rappelle cette histoire rabelaisienne qui évoquera aussitôt dans votre esprit une scène stupéfiante de l’évangile de Marc, avec un tout autre troupeau, formé, lui, d’animaux pour ainsi dire maudits. Un navire de commerce se trouvant à quai, Panurge veut acheter des moutons à un marchand bonimenteur qui prétend lui vendre des animaux d’exception à cinq fois le prix ordinaire. Sentant l’escroquerie, Panurge décide en effet de lui acheter un mouton, un seul. Mais pour se venger de l’escroc, il jette aussitôt son mouton à la mer : « Tous les autres moutons, criant et bêlant, raconte Rabelais, commencèrent se jeter et sauter en mer à la file [...]. Le navire vidé du marchand et des moutons, Panurge dit : “Reste-il ici une âme moutonnière ?” » (Ch. VIII). Bien sûr que ce récit vous a rappelé le troupeau de porcs de Mc 5,11 : « Les esprits impurs sortirent du possédé, entrèrent dans les porcs et le troupeau se précipita du haut de l’escarpement dans la mer ».


IV. J’espère avoir démontré maintenant les risques de l’équivoque pour notre appartenance ecclésiale : c’est « l’âme moutonnière ». L’Église est un troupeau, certes, conduit par le bon Pasteur, mais ce troupeau, précisément à cause de ce bon Pasteur qu’est Jésus, à cause de ce berger d’exception, doit faire totalement exception à la règle de l’instinct grégaire qui commande les moutons comme les porcs. Il doit être totalement converti du suivisme imbécile qui menace la psychologie collective, notamment la psychologie des adeptes de sectes religieuses, où, comme dans l’évangile de Marc, la possession démoniaque paraît souvent s’être substituée à la libération intime par l’Esprit-Saint. Revenons maintenant au bon Pasteur, au pasteur d’exception, tel que la composition liturgique des textes de ce dimanche pascal nous le représente. Car ce pasteur, ce berger, frères et sœurs, a été aussi sur la croix du sacrifice l’Agneau immolé que le texte de l’Apocalypse nous montre dans sa victoire
pascale, siégeant sur le trône de Dieu : « L’agneau qui se tient au milieu du trône sera leur pasteur pour les conduire vers les eaux de la source de la vie ».


V. Que faut-il comprendre ? Il faut sans aucun doute comprendre que Jésus est Dieu, en d’autres termes qu’il est le pasteur, pourvu de toute la puissance et de toute la sagesse qui sauront conduire l’Église au Royaume de la vie et de la béatitude éternelles. Alors nous pouvons, nous devons lui confier nos destinées dans un acte d’adhésion, dans un acte de foi sûr et lucide. Alors nous devons suivre les pasteurs de l’Église apostolique qu’il a choisis, à commencer par le successeur de Pierre et par les évêques, qui, en vertu de l’infaillibilité du Magistère et de la disponibilité indéfectible des grâces sacramentelles, nous conservent sur le chemin assuré du salut. Encore une fois, le ministre de l’Église peut être, pour son compte personnel, éloigné de la sainteté du Seigneur ; en revanche, il la communique aux brebis telle qu’elle est dans le cœur du Christ, intacte, indemne, vivifiante.


VI. Que faut-il comprendre encore de cette superposition scripturaire du Pasteur et de l’Agneau immolé ? Il faut comprendre, frères et sœurs, que le bon Pasteur qui est vrai Dieu, est aussi devenu un agneau du troupeau, vrai homme au milieu des hommes et décidé à être solidaire pour leur salut de leur condition misérable à l’exception du péché. Ainsi, Jésus, le bon Pasteur, aura donc partagé notre existence dans un monde d’iniquité, de malice, de péché, qui finira par abuser de sa douceur et de son innocence jusqu’à l’immoler sur la croix. L’Agneau véritable de la Pâques ne savait répondre au mal que par le bien : voilà où le symbole de l’agneau est indispensable et où il communique sa signification rare, bien loin des moutons de Panurge : la brebis ne répond pas au mal par le mal. Dieu a ressuscité son Fils qui, jeté au milieu d’une histoire humaine de violences, de cruautés et d’injustices, n’avait voulu répondre que par le bien et par le pardon. Et le plus extraordinaire, mes amis, c’est que cet Agneau de douceur et de charité, a rassemblé derrière lui un peuple d’imitateurs, une foule immense de disciples martyrs que nous raconte l’Apocalypse : « Ils viennent de la grande épreuve, ils ont lavé leur vêtement, ils les ont purifiés dans le sang de l’Agneau ». Voici la foule de ceux qui ne répondent au mal que par le bien ; voici, frères et sœurs, l’Église sainte que nous confessons dans le credo.


VII. Notre Église derrière ses pasteurs, choisis par le Seigneur Jésus, ne sera donc pas le troupeau des moutons de Panurge, motivés indistinctement par l’instinct grégaire ; elle ne doit pas l’être. À la manière d’un Jean Vanier, le fondateur de l’Arche qui vient de mourir, notre Église sera l’Église des cœurs doux, des cœurs libres, des cœurs forts, ceux qui auront entendu la voix si rare du Crucifié, et qui auront suivi, avec la souveraineté de qui répond au mal par le bien, l’harmonie céleste de son chant d’amour.

Amen.