Dimanche 28 janvier 2018

Jésus annonçait le Royaume, et c'est l'Église qui est venu

Pasteur Rudi Popp

« Jésus annonçait le Royaume, et c'est l'Église qui est venu. »


Chers amis, par cette fameuse phrase de l’abbé Loisy, écrite en 1902, la chute de notre lecture de ce matin semble parfaitement circonscrite : jadis le Christ et son enseignement du Royaume de Dieu étaient d’une grande nouveauté ; à présent, ils sont enregistrés et classifiés dans la mémoire de l’humanité comme la vieille doctrine d’une institution bimillénaire, associé à beaucoup de choses, sauf à la nouveauté : l’Église.


La nouveauté dont parlait Jésus, L’Evangéliste Marc la résume quelques versets auparavant : « Après l’arrestation de Jean, Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Évangile de Dieu ; il disait : ‘Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile.’


La question que nous laisse cette lecture est donc claire : si le ministère du Christ est condensé dans cette annonce, pleine de fraîcheur, de l’accomplissement de temps, de la proximité de Dieu, d’un temps laissé à la conversion, quel est l’enseignement que nous en faisons aujourd’hui ? Notre discours sur Dieu ne risque-t-il pas d’apparaître quelque part défraichi, fade et sans nouveauté stimulante, face à cette entrée brillante de Jésus sur la scène de l’Evangéliste Marc ? L’autorité du Christ, est-elle encore manifeste et tangible dans nos Églises ? Quel est son rapport à l’autorité doctrinale de nos institutions, qui s’inscrivent dans la succession de ce moment de grâce et de force à la synagogue de Capharnaüm ?


En 2005, le groupe des Dombes a publié une réflexion sur l’autorité doctrinale dans l’Église. Ce groupe de théologiens catholiques et protestants part du constat que l’autorité fait problème dans notre société et dans nos Églises. Aujourd’hui, la relativisation de l’autorité a atteint catholiques et protestants, même si dans l’histoire, l’Église catholique et les Eglises de la Réforme ont pris de voies divergentes sur ce terrain. Une réalité commune de l’autorité est pourtant bien réelle : c’est l’autorité doctrinale du peuple chrétien considéré dans sa totalité, appelé aussi le sens des fidèles ou le sens de la foi. Le concile Vatican II précise, citant Saint Augustin, que l’ensemble des fidèles qui ont reçu l’onction du Saint-Esprit ne peut faillir dans la foi… » Une manière concrète à travers laquelle s’exerce l’autorité de l’ensemble du peuple du Christ est ainsi celle de la réception, phénomène au cours duquel les Chrétiens s’approprient - ou non - tel enseignement reçu des autorités de l’Église.


L’autorité vécue à Capharnaüm de l’enseignement de Jésus ressemble-t-elle à cette réalité du sens de la foi de Dieu ? Nous comprenons en tous cas l’importance des auditeurs de Jésus : par la reconnaissance de la nouveauté de son enseignement, eux aussi ont exercé une autorité. Rendons donc aussi grâce aux scribes ! C’est à la faveur de leur enseignement continuel, patient et organisé que les auditeurs de Jésus ont pu apprécier la nouveauté. Tant il est vrai que l’Évangile est sévère avec ces savants docteurs de la loi, il faut reconnaître que sans eux, la nouveauté de l’enseignement de Jésus n’aurait pas été comprise. Les scribes sont les représentants de l’autorité institutionnelle et de la continuité de la religion ; ils appartenaient le plus souvent à l’école rabbinique des Pharisiens. Même si, dans une synagogue du temps de Jésus, tout membre de la communauté pouvait être appelé à lecture et l’interprétation de la Torah, la formation normale d’un rabbi passait par les scribes et les livres dont ils avaient la charge. Et si nous ne savons rien du parcours d’études de Jésus - sauf qu’il est peu probable
qu’il était docteur en théologie – une chose est sûre : sans la connaissance des textes transmise par les savants, son enseignement n’aurait pas pu prendre cette liberté, exercer cette autorité que les auditeurs reconnaissent. Jésus parle comme un homme libre ; son enseignement est concret, expérimental, existentiel, elle provient de « celui qui l’a envoyé », mais il ne rejette pas pour autant le savoir et l’art de lecture des anciens. Le neuf ne peut surgir que de ce qui est ancien.


Je voudrais donc rendre justice à l’abbé Loisy : quand il disait que Jésus annonçait le Royaume, et que c’est l'Église qui était venue, il ne voulait certainement pas rejeter l’autorité du peuple du Christ ! Son argument continue d’ailleurs ainsi : « L’Église est venue en élargissant la forme de l'Évangile, qui était impossible à garder telle quelle, dès que le ministère de Jésus eut été clos par la passion. Il n'est aucune institution sur la terre ni dans
l'histoire des hommes dont on ne puisse contester la légitimité et la valeur, si l'on pose en principe que rien n'a droit d'être que dans son état originel. Ce principe est contraire à la loi de la vie, laquelle est un mouvement et un effort continuel d'adaptation à des conditions perpétuellement variables et nouvelles. Le christianisme n'a pas échappé à cette loi, et il ne faut pas le blâmer de s'y être soumis. Il ne pouvait pas faire autrement. »


Pour porter aujourd’hui l’autorité du peuple du Christ, pour être témoins de cette nouveauté non périssable de la vie qu’il offre, nous avons besoin de l’Église universelle, présente dans ses différentes confessions. Nous avons besoin les uns des autres, les protestants des catholiques, les catholiques des protestants ; dans chaque confession, des autres confessions.


La où certains conjuguent le Royaume de Dieu au passé, en disant que le Royaume, c'était hier, quand tout était mieux, quand les Églises étaient pleines, et les fidèles engagés, nous avons besoin les uns des autres.


Là où d’autres conjuguent le Royaume au futur, en disant qu'il est pour demain, quand le progrès aura tout résolu, quand les hommes seront sages, ou quand le Christ reviendra, nous avons besoin les uns des autres. Car dans l'Évangile, Jésus conjugue le Royaume au présent, c’est-à-dire par notre présence les uns auprès des autres : aujourd’hui, le temps est accompli ; ici, le Royaume de Dieu est au-dedans de vous ! Amen.

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