Lundi 25 décembre 2017

Nuit de Noël

Mgr Luc RAVEL

Noël est une affaire de Dieu dans une histoire d’hommes. Notre évangile en énumère quelques uns: Auguste, l’empereur ; Quirinius, le gouverneur ; Joseph, de Nazareth ; Marie, sa femme ; le fils, premier né ; les bergers, aux champs.

Plus tard, surgiront les mages puis les tueurs d’Hérode. Avant les annonces, les commentaires et les idées  flamboyantes, il y a sous nos yeux un groupe de personnes bouleversées par l’arrivée subite d’un Sauveur.

Pour le dire autrement : le message de Noël ne se lit pas dans un livre mais dans un berceau. Le chant des anges vise une personne. Noël est tout d’abord et avant tout une question de relation personnelle.

Un nouvel être singulier surgit et entre dans ce monde pour faire basculer des vies.

Cette approche littérale de Noël nous conduit à ne pas tirer des leçons pieuses avant d’avoir engrangé une immense richesse : depuis cette nuit-là à Bethléem, quelque chose dans la population humaine a changé.

Un homme, dont les anges nous disent qu’il est le Sauveur, le Christ Seigneur, va modifier le génome spirituel de l’humanité tout entière par sa naissance, par sa présence et, trente ans plus tard, par sa puissance.

Dans un deuxième temps, on y lira un beau message de pauvreté ou d’espérance.

Mais Noël nous rapporte d’abord à une grande vérité humaine : quelle est l’influence d’un homme sur les autres ?

A cette question succède une deuxième question : comment cette présence peut-elle rompre le cercle infernal de la solitude ?

Et de là, une troisième question : et si cet enfant Jésus peut nouer un contact puissant avec un homme, que se passe-t-il s’il entre vraiment dans sa vie ?

La puissance de l’autre

Partons d’un constat, hélas contesté parfois : une seule personne concrète peut changer formidablement mon existence.

Les exemples de ces bouleversements pour le bien : la rencontre amoureuse, allumée par un coup de foudre ou produite par un long compagnonnage ; la découverte d’un vrai maître dont l’autorité nous fait devenir disciple et nous entraîne dans un monde ignoré de culture ou d’humanité ; la venue d’un enfant par lequel nous devenons parents…

Mais les références ne manquent pas non plus dans le mal : l’attaque sournoise par le geste ou la parole ; le harcèlement ou l’agression sexuels ; le mépris d’un voisin ; l’inconscience d’un frère…

D’un coup ou par à coups, notre vie bascule, s’étrangle ou se déploie, souvent malgré nous quand nous sommes pris par surprise.

Un être s’introduit dans notre histoire, dans notre espace humain et nous perdons notre superbe, notre suprématie arrogante issue de cette croyance que nous sommes source de notre être.

Il s’agit d’une expérience simple mais prodigieuse : ce que nous nous épuisons à atteindre par nos forces solitaires, la présence vigoureuse de l’autre nous l’injecte sans effort. C’est l’influence ou, pour mieux dire, la puissance métamorphosante que l’autre exerce sur nous, au moins à certaines occasions.

Pour accueillir correctement cet impact de l’autre sur nous-mêmes, il faut accepter de ne pas naître que de soi : pour une part, il est vrai, nous nous faisons nousmêmes par nos choix libres, par l’exercice patient de nos muscles, intérieurs et corporels.

Mais pour une autre part, importante à l’extrême, un autre nous « fait » ou nous défait. Un autre peut me bousculer ou me promouvoir.

A cette heure de Noël, soyons interpellés : acceptons-nous ce jeu de l’autre dans nos vies ?

Le recherchons-nous ? Ou, par méfiance ou par défiance, sommes-nous dans une posture de recul par rapport à toute influence extérieure à nous-mêmes ?

Il arrive que les blessures causées par la vie nous mettent dans cette attitude où nous répugnons à être faits aussi par l’autre.

Un mouvement incontrôlé nous presse alors de refuser la main tendue, la vraie rencontre, l’obéissance du disciple, le projet amoureux ou la libération du puits où nous tournons en rond.

Deux visions de l’homme s’affrontent donc dans ma vie : celle où l’autre est une périphérie, une planète éloignée voire une menace ; et celle où l’autre est la chance de ma vie.

Dans le premier cas, je n’attends rien des autres sinon des contrariétés ou des plaisirs volatiles.

Dans le second cas, parce que je bute sur moi-même et que je touche mes limites, j’attends. Je m’offre à l’attente de l’autre.

J’attends sur l’autre, comme on dit par ici !

Deux voies s’ouvrent sous nos pas :

  • Soit j’avance dans une indépendance volontariste et vaniteuse jusqu’à me calfeutrer en moi-même et exclure la possibilité même que Dieu intervienne.
  • Soit je progresse dans l’autonomie personnelle mais humblement jusqu’à accepter que l’autre soit ma providence, jusqu’à dépendre du Tout Autre pour qu’Il me hisse dans son Coeur.

Le secret du salut se ramasse tout entier à cette croisée des chemins : suis-je une citadelle close ou un jardin ouvert ?

Une forteresse prompte à lever le pont-levis ou un champ en attente d’être fécondé ?

2 La solitude rompue

Si nous prenons la route de l’autre en laissant celle de l’ego, nous entrons dans la spirale merveilleuse où la solitude peut être vraiment rompue.

Tel est le premier effet de la venue de l’autre : nous remettre en relation. Un lien se crée entre deux personnes humaines.

Seul ce lien invisible peut porter le poids de solitude qui s’acharne à écraser l’homme isolé
.
Comme si la vie nous demandait de supporter un fardeau trop lourd pour un seul homme.

Comme si le monde et l’histoire se donnaient le mot pour nous accabler d’une charge personnelle trop pesante pour une personne.

Comme si Dieu se liguait avec la vie pour ratatiner de solitude l’homme livré à lui-même.
La route délibérément choisie de l’autre comme chance vraie nous autorise à la rencontre qui change tout.

Bien entendu, comme le ressac de la mer prépare le retour de la vague, la relation fera place à des solitudes nouvelles.

Et c’est là qu’intervient la grande Présence.

3 A proximité de tout homme, le Christ

Dans la naissance à Bethléem de Jésus, on voit d’abord une venue humaine. En ce sens, le bouleversement produit rejoint toute notre expérience de rencontre avec un autre homme.

Quel changement concret pour Marie et Joseph !

Mais l’Évangile nous fournit un élément supplémentaire : cet homme Jésus possède en lui-même, en plus de son humanité splendide, une dimension complètement hors norme : c’est le Sauveur, le Fils de Dieu qui est à même de s’inscrire dans toute vie humaine, à quelque distance que soit notre vie de cet événement initial. Il est
capable de s’y intégrer comme un feu ; il est capable de bouleverser l’existence de tout homme « ouvert » à l’autre.

L’inscription d’un autre homme dans ma vie par une relation franche et vivante me sort d’une solitude. Mais elle ne m’empêchera pas de me laisser submerger par la vague suivante car cet autre ne peut m’habiter jusqu’à se fondre en moi.

En revanche, ce Sauveur Jésus peut bouleverser ma vie et rompre toute forme de solitude à certaines conditions. Énumérons-les :

  • La première est d’aimer la vie sous toutes ses formes.
  • La deuxième est de connaître sa solitude.
  • La troisième est de renoncer à se faire soi-même.
  • La quatrième est d’accepter une relation durable.
  • La cinquième est d’accepter une autre souveraineté sur soi.
  • La sixième est de mettre le don aux autres en premier.
  • La septième est de reconnaître le Christ, toujours présent sous des apparences très humbles

L’onde de joie, propagée à partir de la crèche, n’a pas fini de s’étendre aux siècles sans fin.

Je ne peux pas la capter pour ceux qui la refusent. Mais je peux vous dire qu’elle existe.

 

+ Luc Ravel, archevêque de Strasbourg

 

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