Dimanche 11 février 2018

6e dimanche ordinaire – B

Père Philippe VALLIN

Frères et sœurs,

Aux deux bouts de l’évangile de ce dimanche, on souligne la puissance d’attraction du Seigneur Jésus sur les malades, par conséquent sur leurs entourages : celui que notre foi continue de nommer le « Christ » (« l’Oint » en grec), n’est-il pas en effet ce « Messie » d’Israël (« l’Oint » en hébreu), ce Messie de la promesse, capable d’appeler enfin sur tout le peuple la bénédiction du Dieu sauveur ? Le signe de la guérison des malades, à commencer par les plus atteints, formerait alors l’indice le plus probant, parce qu’inespéré, parce que miraculeux, parce qu’irréfutable, de l’ouverture des temps nouveaux. Le Royaume est proche ; le Royaume est là. N’oublions pas, devant le récit qui nous est présenté, que le lépreux guéri, comme l’aveugle, comme le paralytique, devenait aussitôt un témoignage vivant, une preuve vivante, une attestation, de la qualité singulière de l’homme Jésus. Tous ceux qui les avaient connus malades ou infirmes, les connaissent maintenant guéris et comme recréés, et passeront aisément de la célébration de l’effet à la célébration de la cause, de la célébration du don à la célébration du Donateur : « De partout on venait à lui ».
Au jour de la fête de Notre-Dame de Lourdes où l’Église entend diriger notre attention vers la condition contemporaine des malades, et vers la charité que les disciples du Christ sont invités à leur partager, à la ressemblance de leur Seigneur, nous avons à nous interroger sur notre relation à la maladie des autres. L’évocation de Lourdes ne doit pas nous intéresser en premier aux miracles : en tant que telle, la possibilité du miracle appartient à Dieu, et il serait bien désinvolte d’évaluer la possibilité humaine de notre charité d’après la très rare et très divine possibilité du miracle : « Rendons à Dieu ce qui est à Dieu et à mère Térésa ce qui est à mère Térésa », oserais-je dire par paraphrase.

Justement, quelle leçon pourrait nous donner l’exemple de mère Térésa ? Vous allez comprendre combien la leçon d’Évangile, toute discrète et sobre qu’ait été cette religieuse missionnaire, n’en a pas moins revêtu une portée de très grande ampleur, aussi ample que les misères de l’Inde, et de très grande profondeur, aussi profonde que la détresse d’un seul visage humain au dernier quart d’heure de sa vie moribonde.

Mais il faut d’abord en revenir au lépreux, celui du livre du Lévitique, comme celui de l’évangile de Marc. Ne croyez pas, chers frères et sœurs, que le seul souci de la prophylaxie, de la protection sanitaire, évidemment très raisonnable pour un groupe humain tenu de se protéger de la contagion, absorbe en lui tous les motifs de l’isolement des malades, loin de la société, par conséquent, loin de la charité des semblables. Mettons que l’exemple de cet isolement légal, exigé par la loi de Moïse et donc très ritualisé dans l’A.T., démontre a contrario l’importance première du lien social, du lien de fraternité, dans le peuple élu. C’est finalement la mort dans l’âme que la communauté de l’Alliance se voyait contrainte de se séparer d’un de ses membres devenu dangereux pour tous. Inversement, Jésus entend bien inaugurer les temps nouveaux en réintégrant ces malades dans les liens de charité de la Nouvelle Alliance par une guérison miraculeuse et saisissante.

On pensera, malgré mère Térésa, que l’association pathétique de la maladie à l’isolement social, à l’expulsion ou à la répulsion collective, est désormais un phénomène caduc, résiduel, en voie de prochaine et heureuse disparition, à l’époque des hôpitaux, de la médecine préventive, et des assurances mutuelles, justement nommées d’après cette grande sollicitude contemporaine de nos sociétés pour les malades. Et nous aurons à cœur de prier aujourd’hui pour tous ceux, médecins, chercheurs, personnels infirmiers, qui se dévouent pour la cause des malades. Mais ils ne suffisent pas à eux-seuls à les sortir de l’isolement. C’est pourquoi, j’estime au contraire que l’exemple de mère Térésa et de l’Inde sont plus que jamais d’actualité dans notre monde contemporain à nous, celui de la prise en charge sanitaire. Pourquoi ?

Frères et sœurs, ce n’est plus seulement la lèpre qui isole dans nos sociétés de la modernité médicale, ce sont toutes les infirmités corporelles et mentales, et toutes les maladies graves. Bien sûr que cet isolement n’est pas physique, dans la plupart des cas : les malades l’éprouvent au milieu de nous comme un isolement moral, d’abord, qui les ferait presque crier comme le lépreux du Lévitique, avec son propre visage couvert par ses propres mains : « Impur ! Impur ! »
Quelle est donc cette impureté qui les éloigne de nous, d’une façon souvent effroyable, et que mère Térésa a reçu mission divine de conjurer au lieu de sa plus vaste extension, l’Inde des grandes misères ? La maladie grave, la maladie incurable peut-être, forme comme une tache impure dans un monde contemporain qui s’est cru capable depuis plusieurs décennies d’éradiquer totalement le malheur. Dans ce monde où nous obéissons, bon gré mal gré, aux injonctions de bonheur, et même aux injonctions d’euphorie (« Tout va très bien, Mme la marquise », disait la chanson : elle achète, elle consomme, elle bronze en hiver… !), la maladie grave passe pour l’intruse désagréable : le malade, au milieu du bonheur forcé, du bonheur exhibé, de ses contemporains, passera pour un trouble-fête, un rabat-joie, un oiseau de malheur. Et même, frères et sœurs, ce qu’il y a de superstition en nous, en d’autres termes : ce qu’il y a de diamétralement opposé à la foi chrétienne dans nos réflexes psychiques, ira peut-être jusqu’à penser, à l’annonce de la maladie d’un voisin, d’un collègue de travail, et même d’un proche : « Ouf ! la foudre est tombée sur un autre ; je peux continuer d’habiter quant à moi le royaume de l’insouciance et de la légèreté ». C’est cette logique implacable de l’euphorie heureuse promise au royaume de ce monde, lequel n’est évidemment pas le Royaume des Cieux inauguré par Jésus, que devinent les malades autour de nous et qui les isole dans une terrible solitude morale. Comment irais-je importuner avec ma maladie, avec mes angoisses, et peut-être bien avec mon désespoir, ceux qui vivent ou ont l’air de vivre dans une joie sans nuages ? Je serais le gâcheur, le gêneur, l’importun.

Mère Térésa avait reçu mission divine, chers amis, de dire à toute la misère indienne, océanique, désespérante à beaucoup, qu’elle n’était pas, cette Inde, la lépreuse de la société mondiale, gorgée de biens de consommation, d’années d’espérance de vie, gorgée de fêtes et d’insouciance vacancière. Térésa ne l’a pas dit à l’Inde, d’ailleurs : comme Jésus, elle l’a dit à un visage d’indien malheureux, à chaque visage, regardé l’un après l’autre inlassablement, qu’elle a pris à charge de consoler dans le dernier quart d’heure. La charité chrétienne est une si mince source, comme celle surgie dans la grotte de Massabielle, à Lourdes sous le visage de la petite Bernadette. Mais elle devient un si grand fleuve ! Le Gange n’a qu’à bien se tenir, quand les eaux du petit Jourdain viennent affleurer en ses parages.

Pour conclure : frères et sœurs, n’allez pas imaginer que j’en veux au bonheur des heureux ‒ vieille accusation portée à juste titre contre la prédication chrétienne. Par ses miracles, Jésus a vraiment apporté les signes authentiques du Royaume qui sont des signes du bonheur retrouvé. Je n’en veux pas au bonheur des heureux, mais je leur rappelle que la parole de l’Évangile est venue aujourd’hui nous dire à tous, à cause de Jésus-Christ, que le premier bonheur des hommes est le bonheur d’aimer, et d’aimer les plus fragiles, les plus menacés de perdre leur humanité et, en fait, les plus capables, lorsqu’ils reçoivent notre amour, de nous hisser en haut de la nôtre.
Que Notre Dame de Lourdes et mère Térésa nous convoquent tous, aujourd’hui, au bonheur d’aimer.  AMEN !

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