Dimanche 25 février 2018

2è dimanche de Carême – année B

Chanoine Bernard Xibaut

Une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils bien aimé ».

Un fidèle de la cathédrale m’a récemment demandé pourquoi on fait suivre les lectures de la messe de l’expression « Parole du Seigneur ». Même si le reproche n’était pas directement exprimé, j’ai bien senti de sa part la crainte que l’Eglise n’affirme, à travers cette pratique, une sorte d’inspiration mécanique des textes de l’Ecriture sainte.

Non, en disant que les lectures biblique sont « Parole de Dieu », l’Eglise ne nie d’aucune manière qu’ils sont habités par la personnalité de leur auteur et le contexte dans lequel il vivait. Elle affirme cependant deux choses :

  • premièrement, qu’au moment où ces textes ont été écrits, Dieu adressait à travers eux un message à son peuple ;
  • deuxièmement, qu’au moment où ils sont proclamés, des siècles plus tard, dans une tout autre époque et une ère géographique bien différente, Dieu continue d’adresser un message à ceux qui les entendent.

Examinons, si vous le voulez bien, le récit de la Transfiguration dans cette double perspective.

1. Parole de Dieu au temps de Jésus :

On peut être surpris de l’extrême rareté avec laquelle Dieu manifeste sa paternité et son affection à Jésus au cours de sa mission. Pourtant, même dans nos familles humaines, reconnaissons que les paroles fondamentales entre parents et enfants sont souvent rares. La plupart du temps, les uns et les autres en restent à la banalité du quotidien, et les paroles profondes sont réservées aux grands moments de la vie, souvent au seuil de la mort…

Dans le cas de Jésus, une telle parole le rejoint deux fois :

  • Au moment de son baptême, alors qu’il va quitter l’anonymat de Nazareth pour se lancer dans sa mission de proclamation du règne de Dieu. Or, il a besoin d’être conforté, encouragé par son Père ;
  • Au moment où cette mission évolue clairement vers une fin tragique, c’est-à-dire dans le récit de la transfiguration. Les commentaires habituels insistent sur la nécessité de réconforter les disciples, qui seront tentés d’abandonner leur maître. Peut-on oser affirmer que Jésus, lui aussi, a besoin d’être encouragé par son Père en ce moment si délicat ? -
  • Et la troisième fois ? Elle ne viendra pas, cette Parole qui aurait été si apaisante pour Jésus au moment où il se trouve fixé à la croix. C’est ce qui lui fera dire : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Cependant, Dieu ressuscitera son Fils le troisième jour : n’est-ce pas alors la meilleure manière de lui confirmer qu’il est son « Fils bien-aimé » ?

2. Parole de Dieu pour notre temps :

Depuis l’aube de l’humanité, la paternité s’est exprimée sous forme de reconnaissance mutuelle, à défaut de disposer de la certitude physique qui était le privilège de la maternité. Cet enfant qui sort du vendre de cette femme, de ma femme, c’est de moi qu’il vient, c’est le mien : « Celui-ci est mon enfant bien-aimé ». La paternité était donc une question de confiance, de foi, et non de certitude. Et cette confiance était mutuelle, les enfants « reconnaissant » aussi, d’une certaine façon, leur père.

Voilà quelques années, avec l’irruption de l’ADN, les choses ont changé, puisqu’il est désormais possible à un père de savoir avec certitude quels sont ses enfants et à un enfant de savoir avec certitude qui est son père « biologique ».

Mais voici que, de manière très paradoxale, au moment précis de notre humanité où la paternité est devenue certaine, elle tend à être niée par l’ouverture des techniques de procréation assistée à des personnes qui veulent un enfant, mais surtout pas de père.

Parmi les arguments développés par les partisans de l’ouverture à tous de la PMA (puisque c’est ainsi qu’on désigne couramment cette technique) figure le principe d’égalité : puisque les couples mixtes y auraient droit, tous les autres y auraient droit aussi, couples de même sexe, personnes isolées... Et on se base sur l’idée généreuse qu’il y aurait un « droit à l’enfant » pour tous.

Cependant, s’il y a un droit à avoir des enfants, comment ne reconnaîtrait pas en parallèle un droit d’avoir un père ? Plus généralement, comme le récit d’Abraham dans la Genèse nous l’exprime, pourquoi ne pas reconnaître le droit d’avoir des ancêtres ?

Chacun n’a-t-il pas le droit de connaître ses origines ? Comment sinon expliquer l’engouement pour les recherches généalogiques, la soif de connaître leurs parents biologiques de la part des enfants nés sous X ou encore la volonté d’enfants adoptés, même lorsqu’ils sont très à l’aise avec la culture française, de découvrir le pays lointain de leurs origines, de leurs ancêtres.

La voix du père à son enfant bien-aimé, la descendance nombreuse de l’ancêtre : il dépend aujourd’hui de chacun d’entre nous, de notre engagement citoyen, de notre participation au débat, de notre dialogue avec notre député, de notre prière aussi…que ces paroles gardent tout leur sens.

Sinon, elles cesseront d’être des fondements de la société et de la famille pour devenir les témoins d’un passé révolu, d’un temps où l’homme ne se définissait pas comme un individu tout-puissant, mais comme le maillon d’une chaîne qui transmet humblement aux générations qui le suivent la vie qu’il a reçue de ceux qui le précèdent.

Téléchargez l'homélie en cliquant ici