Les tapisseries de la cathédrale de Strasbourg
par André Lienhart
in Almanach Sainte Odile 1998
avec l'aimable autorisation d'Alsace Media
La magnifique tenture que nous avons la joie de conserver dans notre cathédrale est composée de quatorze tapisseries de la vie de la Vierge, formant un total d’environ 350 m2. Elles constituent un des ensembles les plus prestigieux avec celui de Reims qui comporte 17 tapisseries.
Chaque panneau porte dans sa bordure inférieure la date de 1739 avec l’inscription « sumptibus reverentissimi » et « illustrissimi capituli argentinesis pro usu cathedralis ecclesiae anno 1739 » , ce qui veut dire : acquis par le très révérend et très illustre chapitre de Strasbourg à l’usage de l’Eglise cathédrale en 1739.
Est-ce à dire qu’il s’agit d’une œuvre du XVIIIème siècle comme semble l’indiquer cette inscription ou, au contraire, remonte-t-elle à une époque bien antérieure et, le cas échéant, à laquelle ?
Je vous propose de lever le mystère par un rapide survol historique. Remontons dans le temps d’un siècle par rapport à 1739 et situons-nous en 1636. Louis XIII est roi de France depuis une vingtaine d’années. Il a 35 ans. Le cardinal de Richelieu, âgé de 51 ans, est son premier ministre depuis une dizaine d’années. Il le restera jusqu’à sa mort en 1642, six mois avant la mort de Louis XIII en 1643. La France est en guerre contre l’Espagne qui contrôle les Pays-Bas.
Malheureusement l’offensive française lancée un an auparavant (donc en 1635) contre les Pays-Bas s’est soldée par un échec. L’hiver 1635-1636 est alors employé à mettre au point les opérations militaires qui doivent débuter à la belle saison. II est prévu d’attaquer sur tous les fronts, sauf sur celui des Pays-Bas espagnols. Mais les déboires se succèdent et au mois de mai, Richelieu suggère de faire un vœu à la Vierge. II écrit à Louis XIII : « je crois que plus Votre Majesté s’attachera à Dieu, plus ses affaires prospéreront- elles. »
Mais l’intervention divine tarde à se manifester et au surplus les Espagnols attaquent sur la frontière de Picardie. Ils frappent vite et fort. Les défenses françaises s’effondrent. Le roi demande alors aux évêques d’ordonner les prières des quarante heures dans toutes les églises du royaume. Mais le 4 août les Espagnols franchissent la Somme, et la forteresse de Corbie, dernier verrou sur la route de Paris, se rend le 15 août 1636. L’armée espagnole fonce vers la capitale où la population est prise de panique et commence à fuir.
Alors Louis XIII fait preuve d’une force de caractère peu commune et réussit à galvaniser toutes les énergies pour défendre le royaume. Le 1er septembre, il prend la tête de ses troupes et grâce à un concours de circonstances favorables, réussit à rétablir la situation. Richelieu lui écrit alors: « C’est un coup de Dieu »...
La France a toujours célébré la Vierge Marie. Louis XIII a souvent invoqué sa protection et lui a souvent rendu grâces. C’est ainsi qu’en été 1636 sur une suggestion de Richelieu, il décide d’offrir à l’église de Paris une lampe d’argent qui sera placée devant l’autel de la Vierge.
Le 10 décembre 1637, un vœu à la Vierge rédigé par Richelieu est soumis à la signature de Louis XIII. En voici le texte : « Nous déclarons que prenant la très sainte et très glorieuse Vierge pour protectrice spéciale de notre royaume, nous lui consacrons particulièrement notre personne, notre Etat, notre couronne et nos sujets la suppliant de nous vouloir inspirer une si sainte conduite et défendre avec tout ce savoir ce royaume contre tous ses ennemis, que quoiqu’il souffre le fléau de la guerre ou jouisse des douceurs de la paix, il ne sorte point des voies de la grâce qui conduisent à celle de la gloire ». Parallèlement le roi décide de modifier le chœur de Notre-Dame. “Vous ferons construire de nouveau le grand autel de l’église cathédrale de Paris avec une image de la Vierge qui tient dans ses bras celle de son précieux fils descendu de la croix. Nous serons représentés aux pieds du fils et de la mère comme leur offrant notre couronne et notre sceptre.”
Le peintre Philippe de Champaigne est retenu pour exécuter le vœu de Louis XIII et c’est le 15 août de cette même année 1638 que le roi offre une huile sur toile de 3,40 mètres de hauteur sur 2,70 mètres de largeur. La nouvelle décoration du chœur n’étant pas encore réalisée, le tableau sera provisoirement installé sur le premier pilier du chœur vis-à-vis de l’autel de la Vierge. Il y restera plus de 150 ans...
Pour s’associer à l’initiative de Louis XIII et faire sa cour, Richelieu, aide de gloire mais néanmoins prudent à l’égard du roi et ne pouvant par conséquent pas mettre en place un ensemble décoratif permanent plus important que celui voulu par le roi, a décidé de choisir un décor de tapisserie. En effet, la tapisserie présente l’avantage d’être accrochée et vue uniquement à l’occasion des grandes fêtes, ce qui ne lui donne que plus de prix... C’était un coup de Richelieu!
Pour concrétiser cette décision, il a utilisé les services de Michel Le Masle, chanoine et chantre de Notre-Dame, son fidèle intendant depuis trente ans. C’est ainsi que le chapitre de Notre-Dame a enregistré le 3 avril 1638 la donation faite par Le Masle de quatre tapisseries portant les armes du cardinal.
Deux ans plus tard, donc en 1640, les deux premières tapisseries la “Naissance de la Vierge” et la “Présentation de la Vierge au Temple” sont livrées. La confection des deux tapisseries suivantes n’interviendra que dix ans plus tard : “Le mariage de la Vierge” et “L’Annonciation”. Richelieu et Louis XIII étaient morts depuis huit ans. Ce retard était très probablement dû aux troubles de la guerre civile.
En 1650, le fidèle Le Masle fonde une messe perpétuelle à la mémoire du cardinal et poursuit la confection des dix dernières tapisseries à un rythme moyen d’une tapisserie tous les six mois, jusqu’en 1657 où l’acte de donation est enfin passé chez un notaire.
La tenture complète décora alors le chœur de Notre-Dame de Paris aux jours de fête pendant près d’un demi-siècle jusqu’en 1699 où le chapitre entreprit une modernisation du chœur que l’architecte Rohert de Cotte transforma totalement. Dès lors, la tenture fut reléguée au magasin, de temps à autre prêtée à des églises parisiennes telles que Saint-Nicolas-du Chardonnet, Saint-Eustache, Saint-Victor, ce qui n’allait pas sans dommage. Bientôt l’entretien de ces tapisseries, désormais sans utilité, parut trop coûteux et en 1730 les chanoines décidèrent de les vendre. Le chapitre de la cathédrale les racheta en 1739 pour 10.000 livres. La bordure inférieure portait une inscription qui rappelait certainement le donateur et l’origine de l’œuvre. Mais les chanoines de Strasbourg s’empressèrent de la remplacer par celle que nous pouvons lire aujourd’hui avec la date de 1739. Ainsi l’origine prestigieuse de la tenture a été totalement oubliée jusqu’au XXème siècle.
Voyons à présent quels artistes ont exécuté ces magnifiques tapisseries étant entendu qu’il faut des peintres pour réaliser les cartons et des tapissiers (ou lissiers) pour les tisser.
Trois peintres sont intervenus successivement. Le premier est Philippe de Champaigne. C’est l’un des grands représentants du classicisme. Peintre attitré et préféré de Richelieu, c’est le cardinal qui l’a choisi. Il excellait dans la peinture de portraits. Il a réalisé les deux premiers cartons en 1638 avec la « Naissance de la Vierge » et la « Présentation de la Vierge au Temple ». L’interruption du tissage l’a fait renoncer à poursuivre son œuvre.
Le deuxième peintre est Jacques Stella, choisi en 1649 par le chanoine Le Masle, qui l’avait déjà engagé auparavant au service de Richelieu. Il ne réalise qu’un seul carton, celui du « Mariage de la Vierge ». Charles Poerson est le troisième peintre ; il a également été retenu par Le Masle qui l’avait déjà fait travailler pour Richelieu. Il réalise les onze derniers cartons entre 1650 et 1657.
En ce qui concerne les tapissiers, on ne connaît pas l’auteur des deux premières pièces la « Naissance de la Vierge » et la « Présentation de la Vierge au Temple ». On suppose qu’il s’agit d’un tapissier parisien... En revanche, la troisième pièce « Le mariage de la Vierge » porte la marque d’un atelier de Bruxelles auquel Le Masle a probablement dû s’adresser en raison des difficultés rencontrées par les ateliers pendant la Fronde (nous sommes en 1650).
Pierre Damour qui a travaillé à Reins, puis à Paris, est probablement l’auteur de la quatrième tapisserie « l’Annonciation » bien qu’elle ne porte aucune marque. Il est aussi l’auteur des dix suivantes dont la dernière sera livrée en 1657 (soit une tapisserie tous les six mois) et dont sept portent sa signature.
Un mot concernant les magnifiques bordures qui encadrent les tapisseries : elles sont ornées d’angelots, de guirlandes de feuillages et de fruits, de cartouches (celui du haut donnant le titre de la pièce et celui du bas la date d’acquisition par le chapitre de la cathédrale de Strasbourg), à gauche et à droite, des figures de prophètes et d’une sibylle (ces femmes qui transmettaient les oracles des dieux), les chiffres du cardinal Armand Jean du Plessis de Richelieu dans la partie supérieure, de ses armoiries aux angles supérieurs et des armoiries du chanoine Le Masle aux angles inférieurs, sauf sur la deuxième tapisserie la « Présentation de la Vierge au Temple » où l’on trouve aux angles inférieurs l’écusson de Charpentier, secrétaire du cardinal.
Ces bordures font parties des plus belles réalisées au XVIIème siècle et sont certainement dues à des artistes de grand talent. Nous ne pouvons entrer, dans le cadre de cet article, dans la description des quatorze tapisseries. Nous nous contenterons d’en rappeler les titres la « Naissance de la Vierge » (Philippe de Champaigne), la « Présentation de la Vierge au Temple » (Philippe de Champaigne), le « Mariage de la Vierge » (Jacques Stella), et les suivantes de Charles Poerson « l’Annonciation », la « Visitation », la « Nativité », « l’Adoration des mages », « La purification de la Vierge » , « la Fuite en Egypte » , « Jésus parmi les docteurs de la Loi », les « Noces de Cana », la « Dormition de la Vierge », « l’Assomption de la Vierge », le « couronnement de la Vierge » (Charles Poerson).
L’ensemble de ces quatorze tapisseries fera l’objet au cours des deux années qui viennent d’importants travaux de restauration rendus nécessaires par l’usure du temps. (*)
Sources
• J.Lejeaux: »La tenture à la vie de la Vierge » dans la “Gazette des Beaux-Arts », Paris 1948
• A. Notter et G. Ambroise, conservateur du musée d’Arras.
• N. Sainte-Fare-Garnot: “Conservateur du musée Jacquemart-André dans « La Vierge, le roi et le ministre », 1996.
(*) la restauration des tapisseries s’est achevée en 1999. Les tapisseries sont visibles dans la nef de la cathédrale chaque année durant la période de l’Avent et de Noël.



