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La vie de la Vierge d’après les tapisseries de la cathédrale


La cathédrale de Strasbourg est heureuse de compter parmi ses « merveilles » une série de quatorze tapisseries illustrant les scènes de la Vie de la Vierge.
Un moment décriées, considérées comme des intruses des temps modernes dans l’architecture médiévale, elles ont fait l’objet d’une soigneuse restauration qui leur a rendu tout leur éclat. Nous en fêtons le dixième anniversaire.
Mais quelle est donc l’origine de ces tapisseries ? En apparence, la réponse est simple : il suffit de se référer à l’inscription latine figurant dans la partie inférieure de chacune d’elles « Sumptibus Reverendissimi et Illustrissimi Capituli Argentinensis pro usu cathedralis ecclesiae », et surtout à la date qui l’accompagne : 1739.

Nous aurions donc affaire à une réalisation du XVIIIème siècle, âge d’or pour la manufacture des Gobelins, fondée par Louis XIV. « Gobelins » : c’est bien ainsi d’ailleurs que la tradition les a longtemps désignées.
Pourtant, une étude plus approfondie nous enseigne que la date de 1739 n’est en aucune manière celle de la confection de ces tapisseries, mais qu’elles ont été réalisées un siècle plus tôt, entre 1638 et 1657, en lien direct avec le fameux vœu de Louis XIII de consacrer son royaume à la Vierge Marie s’il lui naissait un héritier. Ce vœu incluait en effet la construction d’un nouvel autel dans le chœur de Notre-Dame de Paris et la réalisation d’une nouvelle décoration pour ce chœur, dont les tapisseries constitueraient le fleuron.

Nous ne nous attarderons pas ici sur la genèse de ces tapisseries, depuis les indispensables cartons, signés par Philippe de Champaigne et Jacques Stella pour les premières, et par Charles Poerson pour la plupart d’entre elles, jusqu’à leur tissage, essentiellement dans l’atelier parisien de Pierre Damour.
Nous soulignerons seulement leur abandon parisien, dû à un réaménagement du chœur en 1699, pour en venir à cette année 1739 où elles entrent dans le patrimoine de la cathédrale par une décision de son Grand Chapitre.

La lecture du procès-verbal de la réunion du chapitre au cours de laquelle l’acquisition a été décidée – le 24 septembre 1739 – nous apprend que seuls trois chanoines étaient présents ce jour-là, ce qui suffisait d’ailleurs à la validité de la décision, puisque le principe était admis que « tres faciunt capitulum» ! Or ces trois chanoines appartenaient à une même famille, celle de Rohan.

C’est donc à cette famille, qui a donné quatre évêques à l’Alsace au XVIIIème siècle, que nous devons également ces tapisseries dans le goût français qu’ils incarnaient.

Mais venons-en à présent au thème de ces tapisseries, à savoir la Vie de la Vierge Marie. Le propos des Ecritures n’était pas de nous livrer une « Vie de Marie » : le Moyen-Âge cependant, très friand de Vies de saints, n’a pas hésité à reconstituer autant qu’il a pu la Vie de la Mère de Jésus. Pour ce faire, il a puisé non seulement dans les quatre Evangiles dit « canoniques », Matthieu, Marc, Luc et Jean, mais aussi dans des textes des premiers siècles qualifiés d’apocryphes, en particulier le Proto-Evangile de Jacques ou encore l’Evangile du pseudo-Matthieu.

Parmi les reconstitutions les plus célèbres, il faut citer celle que réalisa au XIIIème siècle, vers 1260, le dominicain Jacques Vorazzo, dit de Voragine. Ses Legenda sanctorum reçurent deux siècles plus tard le titre de Légende dorée. Cet ouvrage met en ordre les épisodes de la Vie de la Vierge que nous rencontrons de manière fragmentaire dans les différents textes canoniques ou apocryphes. C’est lui qui a donc directement inspiré le programme des tapisseries parisiennes devenues strasbourgeoises.

Nous allons maintenant les présenter une à une, en concluant chaque notice par quelques invocations des Litanies de Lorette, une prière sans doute composée au XIIème siècle dans la région parisienne qui énumère les titres sous lesquels Marie se trouve vénérée et ses principales qualités.

 

Tapisserie n°1 :
La naissance de la Vierge :

La scène se lit dans le proto-Evangile de Jacques, qui est un écrit apocryphe, c’est-à-dire non retenu dans le canon des Ecritures, au chapitre V. Elle est à l’origine de la dévotion envers les parents de la Vierge Marie, Anne et Joachim, mais aussi de la fête liturgique du 8 septembre.

Le carton de Philippe de Champaigne nous transporte dans un intérieur bourgeois du XVIIème siècle, où ne manquent ni le lit à baldaquin où repose la mère, ni la nourrice qui donne la tétée à un autre enfant, ni la cheminée devant qui un groupe de femmes s’extasie devant la petite Marie, tandis que le père se tient sur le seuil de la porte.

« Avant même la naissance de Jean le Précurseur, celle de Marie est une annonce de la Nativité de Jésus, le prélude de la Bonne Nouvelle », nous dit le Missel qui ajoute : « la venue d’une fille au foyer d’Anne et Joachim a fait ‘lever sur le monde l’espérance et l’aurore du salut’ ».


Sainte Marie, priez pour nous.
Sainte Mère de Dieu, priez pour nous.
Sainte Vierge des vierges, priez pour nous.

 

 

 

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Tapisserie n°2 :
La Présentation de Marie au Temple

L’Evangile de saint Luc livre le récit de la présentation de Jésus au Temple, selon ce que la Loi ordonnait pour tout enfant mâle premier né. Les évangiles apocryphes ont mis en scène une telle présentation pour la Vierge Marie. Nous la lisons dans le proto-Evangile de Jacques, aux chapitres VII et VIII, mais aussi au chapitre V de l’Evangile du pseudo-Matthieu. L’épisode a par ailleurs été retranscrit dans un très beau récit de la Légende dorée.

Dans la tapisserie de Strasbourg, nous reconnaissons la petite Marie conduite par ses parents, Anne et Joachim. Le grand-prêtre, coiffé d’une tiare et entouré de ses assistants, ouvre les bras pour l’accueillir. Sans crainte, la petite fille s’apprête à gravir les trois marches qui les séparent. On reconnaît aussi, à gauche, un marchand d’offrandes, de la veine de ceux qui, plus tard, seront chassés par Jésus du temple.

Par delà les récits teintés de merveilleux, les Eglises d’Orient et d’Occident célèbrent la fête de la Présentation de la Vierge Marie le 21 novembre, faisant d’abord mémoire « de l’offrande que la Vierge Immaculée fit d’elle-même au Seigneur à l’aube de sa vie consciente ». Le Missel ajoute : « Tous les chrétiens peuvent découvrir en Marie « pleine de grâce » le modèle de la vie consacrée ».

Mère du Christ, priez pour nous.
Mère de la divine grâce, priez pour nous.
Mère de l'Eglise, priez pour nous.


 

 

Tapisserie n°3 :
Le mariage de Marie et de Joseph

Dans la Légende dorée, l’épisode du mariage reprend la tradition de la baguette fleurie de Joseph, un saint dont la popularité grandit précisément en ce XVIIème siècle. Au milieu d’autres prétendants, seule la baguette de ce saint homme fleurit, ce qui le désigne expressément pour épouser Marie.

Dans la tapisserie de Jacques Stella, nous voyons un prétendant malheureux briser sa propre baguette de rage, tandis que Joseph et Marie échangent les anneaux devant le grand-prêtre à la porte du Temple.

Cette représentation matrimoniale n’est pas conforme aux récits bibliques, qui nous disent simplement que Marie se trouvait accordée en mariage à Joseph, ce qui sous-entend que l’étape décisive du passage de la maison parentale à la maison de l’époux n’était pas encore intervenue.

C’est bien cette carence – et non je ne sais quelle baguette fleurie – qui donne tout son mérite à ce Joseph qui, apprenant que sa promise est enceinte alors qu’ils n’ont pas encore cohabité, accepte néanmoins de la prendre chez lui. Il sauve ainsi la vie d’une femme promise à la lapidation, donc de l’enfant qu’elle porte. Il laisse croire aux yeux de tous que cet enfant est de lui. Ainsi, le mystère de la maternité virginale peut-il aller jusqu’à son terme.


Mère très pure, priez pour nous.
Mère très chaste, priez pour nous.
Mère toujours Vierge, priez pour nous.

 

Tapisserie n° 4 :
L’Annonciation

Après trois premiers épisodes tirés de récits non canoniques, voici la tapisserie de l’Annonciation, qui reprend l’épisode bien connu de l’Ange annonçant à Marie qu’elle deviendrait la Mère du Sauveur et que nous lisons au premier chapitre de l’Evangile de saint Luc.

Innombrables ont été au Moyen-Âge les représentations de ce mystère. De manière traditionnelle, nous assistons au face à face entre l’archange Gabriel, entouré d’angelots, et la jeune fille surprise dans la prière au pied de son lit. L’ange désigne du doigt Celui qui l’a envoyé, le Père penché vers la terre, avec la colombe qui signifie son Esprit saint.

C’est le 25 mars que ce mystère se trouve liturgiquement célébré. La réforme liturgique issue du Concile nous enseigne que cette fête est d’abord une fête du Seigneur, toute marquée « par la parole du psalmiste que la Lettre aux Hébreux met sur les lèvres du Christ entrant dans le monde : ‘Me voici, mon Dieu, je viens faire ta volonté’ ».

En même temps, le 25 mars constitue une fête de la Vierge, qui se voit saluée par l’Ange comme « pleine de grâce » et qui répond : « Que tout se passe pour moi selon ta parole ».

Mère sans tache, priez pour nous.
Mère aimable, priez pour nous.
Mère admirable, priez pour nous.

 

Tapisserie n° 5 :
La Visitation

Le même Evangile selon St Luc, juste après, nous livre le récit de Marie rendant visite à sa cousine Elisabeth, elle aussi enceinte dans des conditions hors-normes. La fête de la Visitation, jadis célébrée en juillet, a pris place dans le nouveau calendrier au 31 mai. De cette manière se trouve respecté le déroulement chronologiquement entre l’Annonce de l’Ange (le 25 mars) et la naissance de Jean-Baptiste (le 29 juin), tandis que le mois de Marie y trouve son couronnement.

La tapisserie a choisi de ne pas mettre les deux femmes à égalité : Elisabeth, à genoux, tâte le ventre de Marie. Par ailleurs, en développement du récit évangélique, l’artiste a imaginé la rencontre des deux époux, Joseph et Zacharie, le futur père de Jean Baptiste. L’âne qui a conduit Joseph et Marie s’apprête à brouter une plante.

Ecoutons l’introduction du Missel : « C’est dans les trois mois qui séparent l’annonciation du Seigneur de la naissance de Jean-Baptiste que l’on célèbre la Visitation : fête de la rencontre de Marie et d’Elisabeth, mais surtout de la mystérieuse rencontre de deux êtres à travers deux mères, porteuses l’une du Messie et l’autre du Précurseur ». Le Missel nous rappelle aussi que ce jour est rempli de l’allégresse du Magnificat, prière jaillissant de la bouche de Marie en présence de sa cousine, dont la tapisserie reproduit les premiers mots dans un phylactère et dont la version musicale de Vivaldi retentira en clôture de cette soirée.


Mère du bon conseil, priez pour nous.
Mère du Créateur, priez pour nous.
Mère du Sauveur, priez pour nous.

 

Tapisserie n° 6 :
La Nativité

La voici enfin, cette Nativité dont l’Avent constitue la préparation et le prélude. Il est vrai que nous avons un peu de mal, dans ce décor grandiose de colonnes antiques et de drapés somptueux, à reconnaître l’humble mangeoire pour animaux décrite au chapitre 2 de l’Evangile selon saint Luc.

Joseph, le père adoptif, est comme en retrait par rapport aux anges penchés sur le berceau, représentants du véritable Père.

L’artiste a encore ajouté l’âne et le bœuf, ajouts d’une tradition postérieure à l’évangile, mais très ancienne. Il a aussi fait figurer les bergers accourant des environs, eux qui reçoivent de l’Ange l’annonce d’une grande joie pour tout le peuple avant que ne retentisse le chant de louange des armées célestes : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre pour les hommes, ses bien-aimés ».

Une préface de la Nativité nous fait dire : « maintenant, nous connaissons en lui Dieu qui s’est rendu visible à nos yeux, et nous sommes entraînés par lui à aimer ce qui demeure invisible ».


Vierge très prudente, priez pour nous.
Vierge vénérable, priez pour nous.
Vierge digne de louange, priez pour nous.

 

Tapisserie n° 7 :
L’Adoration des mages

Les deux évangiles synoptiques rapportant la naissance de Jésus se répartissent deux récits complémentaires : là où saint Luc met en scène les bergers des environs de Bethléem, saint Matthieu nous parle de mystérieux mages venus d’Orient, à la suite d’une étoile qui les guide. Telle est l’origine de la fête de l’Epiphanie, qui a gardé une importance considérable en Orient. Les récits ultérieurs ont fixé leur nombre à trois, en référence aux trois offrandes qu’ils apportent – à savoir l’or, l’encens et la myrrhe – et la tradition les a nommés Gaspard, Melchior et Balthasar. Nombreuse sont les représentations sculptées des rois mages dans cette cathédrale, notamment au portail Saint-Laurent.

La tapisserie nous montre les trois personnages arrivant dans la « maison » et y trouvant « l’Enfant avec sa mère », selon le récit de saint Matthieu. Elle ajoute en revanche la figure protectrice de saint Joseph, que cet évangile ne mentionne pas dans cet épisode, comme pour donner toute sa place au vrai père de l’enfant, le Père des cieux.

Avec la liturgie de l’Epiphanie, nous proclamons en effet que Dieu « révèle son Fils unique aux nations » et nous lui demandons de nous conduire « jusqu’à la claire vision de [sa] splendeur ».

Vierge puissante, priez pour nous.
Vierge clémente, priez pour nous.
Vierge fidèle, priez pour nous.

 

Tapisserie n°8 :
La Purification de la Vierge

Nous revenons à l’évangile de saint Luc, qui nous rapporte la venue de Joseph et de Marie à Jérusalem « le jour où, suivant la loi de Moïse, ils devaient être purifiés ». Cette idée de purification des parents, et surtout de la mère, est devenue totalement incompréhensible dans notre culture, mais elle obéit aux préceptes détaillés dans le livre du Lévitique.

L’épisode de la purification de la Vierge se confond avec celui de la Présentation de l’Enfant, elle aussi exigée par le Loi mosaïque : « tout garçon premier-né sera consacré au Seigneur ». Nous voyons sur la tapisserie que Joseph et Marie ont laissé Jésus entre les mains du vieillard Syméon, qui rend grâce au Seigneur pour cet Enfant en qui il reconnaît « la lumière pour éclairer les nations païennes » et la gloire du peuple d’Israël. Dans les mains de Joseph, on distingue la cage avec les deux tourterelles, dont le sacrifice permettra de racheter l’enfant. La prophétesse Anne, dont les paroles de louange vont conforter l’annonce de Syméon, se tient à ses côtés.

La liturgie issue du concile Vatican II nous invite à voir dans la commémoration du 2 février, traditionnellement présentée comme une « fête de la Vierge », une « fête du Seigneur », dans laquelle on fait spécialement mémoire de sa mère. Et la monition qui précède la procession avec les cierges proclame : « voici arrivé le jour où Jésus fut présenté au Temple par Marie et Joseph : il se conformait ainsi à la loi du Seigneur, mais, en vérité, il venait à la rencontre du peuple des croyants ».

Miroir de justice, priez pour nous.
Trône de la sagesse, priez pour nous.
Cause de notre joie, priez pour nous.

 

Tapisserie n°9 :
La fuite en Egypte

Nous lisons dans l’évangile de saint Matthieu que Joseph fut averti en songe, aussitôt après le départ des mages, de l’intention d’Hérode de faire périr l’enfant et qu’il partit aussitôt en Egypte mettre la mère et l’enfant à l’abri de ce qui sera le massacre des innocents.

Il s’agit sans doute pour l’évangéliste Matthieu, très sensible à l’accomplissement des prophéties de la Première Alliance, d’une manière de faire partager à Jésus le sort du peuple hébreu, dans son exil en Egypte et dans son retour en Terre Promise : « D’Egypte, j’ai appelé mon fils ».

Curieusement, l’artiste auteur du carton n’a pas pris le parti de représenter Joseph guidant l’âne sur lequel aurait pris place la mère et son enfant, mais une pause à l’ombre bienfaisante d’un arbre dont le caractère exotique semble peu marqué, alors qu’il pourrait bien renvoyer au palmier rapporté par les récits apocryphes et repris dans le Coran. Marie est calmement installée, Jésus sur ses genoux, Joseph à ses côtés. Des anges présentent à l’enfant des fruits rafraîchissants, image de la providence de Dieu envers son fils.

La liturgie nous fait lire le récit de cette fuite au temps de Noël, mais ne lui fait correspondre aucune fête particulière.

Miroir de justice, priez pour nous.
Trône de la sagesse, priez pour nous.
Cause de notre joie, priez pour nous.

 

Tapisserie n° 10 :
Jésus au milieu des docteurs de la Loi

Revoilà l’évangéliste Luc, seul à rapporter l’épisode de Jésus, à l’âge de douze ans, ayant préféré rester à discuter avec les docteurs de la Loi plutôt que de rentrer avec ses parents à Nazareth. Rappelons d’abord que l’âge de douze ans correspond à peu près à la majorité religieuse, celui où le jeune garçon juif vit sa bar-mitsva, épreuve consistant à vérifier qu’il est capable de lire la Loi et de la comprendre et, par conséquent, qu’il peut désormais l’appliquer. Dans le cas de Jésus, l’évangéliste insiste sur l’intelligence de ses réponses : Jésus ne connaît pas seulement la Loi comme un savoir extérieur. Il exprime de plus sa vive conscience de ne pas être un étranger dans ce Temple qui est la maison de son Père.

Dans la tapisserie, nous voyons Joseph et Marie qui reviennent au Temple et y trouvent, tout étonnés, Jésus discutant au milieu des docteurs. L’artiste a rendu leur étonnement par l’expression de leur visage. Bien évidemment, selon l’anachronisme général qui accompagne les représentations, les rouleaux de la Loi sont figurés par des livres reliés dans le style du XVIIème siècle !

Avec le psaume, nous pouvons dire : « De quel amour, j’aime ta Loi, Seigneur, tout le jour, je la médite ».

Miroir de justice, priez pour nous.
Trône de la sagesse, priez pour nous.
Cause de notre joie, priez pour nous.

 

Tapisserie n°11 :
Les Noces de Cana


Le quatrième évangile parle très peu de la Vierge Marie, mais il le fait à travers deux grands épisodes placés l’un au début de la mission de Jésus, et l’autre à la fin de sa vie terrestre. Le second épisode, celui de Marie au pied de la croix, n’est curieusement pas représenté sur nos tapisseries, comme si la thématique de la Piéta et de la Vierge douloureuse, si exploitée à la fin du Moyen-Age, rebutait les temps modernes…. En revanche, les Noces de Cana prennent place dans la série comme unique scène concernant la vie publique de Jésus, d’où son importance.

Cet événement constitue en effet le premier signe de Jésus et il n’est pas indifférent qu’il soit réalisé à la demande de sa mère. Marie ne donne pas d’ordre, mais elle suggère : « Ils n’ont plus de vin » et, s’adressant aux serviteurs : « Faites tout ce qu’il vous dira ».

Nous voyons représenté un repas festif où les jarres de l’antiquité ont fait place à de magnifiques pièces d’orfèvrerie, dans un décor de colonnade cher à Charles Poerson. Jésus apparaît désormais comme un maître déterminé, tandis que sa mère observe une posture d’humilité. Il semble bien que la plupart des convives ne remarquent rien de l’eau changée en vin, signe du banquet éternel dont chaque eucharistie est la préfiguration.

Voilà pourquoi nous entendons à chaque messe cette exclamation de béatitude : « Heureux les invités au repas du Seigneur ! ».

Rose mystique, priez pour nous.
Tour de David, priez pour nous.
Arche d'alliance, priez pour nous

 

Tapisserie n° 12 :
La Dormition

Les Evangiles canoniques ont constitué la source de la partie centrale du cycle (tapisseries n°4 à 11). Le reste de l’histoire, c’est-à-dire la vie de la Vierge après la résurrection, se rencontre dans les écrits apocryphes.

La Dormition de la Vierge relève d’une croyance qui s’est imposée dès le premier millénaire et que la Légende dorée narre avec détails.

La tradition a repris en quelque sorte le passage du Livre des Actes des Apôtres qui, au jour de l’Ascension, présente quelques femmes assidues à la prière avec les apôtres, dont Marie, la mère de Jésus. Il était dès lors facile d’imaginer que tous les apôtres auraient assisté aux derniers moments de la vie terrestre de Marie.

C’est bien cette scène qui est représentée : Marie est étendue sur son lit mortuaire. Les apôtres l’entourent, munis des symboles qui représenteront bien plus tard la Bonne Mort du chrétien, à savoir un livre de prière pour réciter les prières des agonisants et un bénitier pour l’asperger d’eau bénite. On reconnaît l’apôtre Jean à son absence de barbe et à son air juvénile.

La théologie mariale a vu se développer un combat entre ceux qui affirment la mort de la Vierge, suivie de son assomption, et ceux qui imaginent un passage direct de ce monde à la gloire du ciel.

Les tapisseries strasbourgeoises prennent clairement position pour la première hypothèse, n’hésitant pas à donner à la douzième le titre de « Mors Beatae Mariae Virginis » : la mort de la Vierge Marie.

Porte du ciel, priez pour nous.
Étoile du matin, priez pour nous.
Salut des infirmes, priez pour nous.

 

Tapisserie n° 13 :
L’Assomption

Comme expliqué précédemment, le déroulement des tapisseries distingue clairement entre la Dormition de Marie et son Assomption. Dès le VIème siècle, la croyance est établie en de nombreux lieux que la Vierge n’a pas connu la corruption du tombeau, mais qu’elle est passée directement de la vie terrestre à la gloire céleste. Ce mystère est fêté le 15 août avec des retentissements différents selon les pays. Fête nationale en France à la suite du vœu de Louis XIII d’y organiser des processions, l’Assomption est inscrite dans le Concordat de 1802 comme une des quatre fêtes chômées, peut-être aussi en raison de l’anniversaire de Napoléon. En revanche, ce jour est travaillé chez nos voisins badois.

Le pape Pie XII met fin à l’incertitude qui règne sur cette croyance libre en la proclamant sous forme de dogme le jour de la Toussaint 1950 : « Au terme de sa vie terrestre, Marie a été élevée avec son âme et son corps dans la gloire du ciel ».

C’est cette scène que représente la tapisserie : on y voit la Vierge s’élever dans le ciel, devant les apôtres éberlués, dont les uns la contemplent tandis que d’autres observent fébrilement le tombeau devenu vide, au milieu duquel est apparue une rose. Les anges accompagnent Marie dans son parcours vers le Père.

Avec la Préface de la fête de l’Assomption, nous reconnaissons en Marie la « parfaite image de l’Eglise à venir », l’« aurore de l’Eglise triomphante », celle qui « guide et soutient l’espérance de son peuple encore en chemin ».

 

Refuge des pécheurs, priez pour nous.
Consolatrice des affligés, priez pour nous.
Secours des chrétiens, priez pour nous.

 

Tapisserie n° 14 :
Le couronnement de la Vierge

L’ensemble s’achève par le couronnement de la Vierge au ciel, épisode également décrit dans la Légende dorée. Le Moyen-âge a donné à Marie à satiété le titre de « reine », qui apparaît notamment dans la grande prière du « Salve Regina ». Bien souvent, cette royauté est précisée comme étant « du ciel » (Regina caeli) ou « des cieux » (Ave Regina caelorum).

Contemplons d’abord la magnifique tapisserie qui place la Vierge, à genoux, au centre, recevant la couronne de la Trinité, où se trouvent figurés le Père en adulte, le Fils en jeune homme et le Saint-Esprit en colombe rayonnante.

Avec plaisir, nous retrouvons dans le décor quelques unes des intentions des litanies que nous avons chantées : le miroir de justice, l’étoile du matin, la porte du ciel et la délicate rose mystique, le tout dans un frou-frou d’anges musiciens.

La litanie de Lorette, en plus de ces titres très symboliques, détaille par ailleurs dans sa partie finale la royauté de Marie en autant de titres que de catégories d’habitants des cieux. Nous reprenons ces différentes invocations.


Reine des Anges, priez pour nous.
Reine des Patriarches, priez pour nous.
Reine des Prophètes, priez pour nous.

Reine des Apôtres, priez pour nous.
Reine des Martyrs, priez pour nous.
Reine des Confesseurs, priez pour nous.

Reine des Vierges, priez pour nous.
Reine de tous les Saints, priez pour nous.
Reine élevée aux Cieux, priez pour nous.

 

CONCLUSION

Les quatorze tapisseries commandées pour le chœur de Notre-Dame de Paris et acquises en 1739 par le Chapitre de la cathédrale de Strasbourg n’avaient pas d’autre but que d’exalter la vie de la Vierge Marie, depuis sa naissance jusqu’à son couronnement au ciel, et de montrer qu’elle a été pleinement « comblée de grâce ».

Au jour de la Visitation, Marie proclame son action de grâce pour les merveilles que le Seigneur réalise en elle. Ce chant vaut pour le début de son parcours comme pour la suite à venir.

Dans ce chant, Marie affirme avec justesse que « toutes les générations la diront bienheureuse », comme nous l’avons encore fait ce soir.
Au moment d’entrer dans la gloire céleste, elle peut reprendre ce même cantique, devenu aujourd’hui le nôtre : « Mon âme exalte le Seigneur, Magnificat anima mea Dominum ».


Chanoine Bernard XIBAUT
2 décembre 2011

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