Dimanche 30 août 2020

22ème dimanche ordinaire - Année A

Père Philippe Vallin

Frères et Sœurs,

« Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ». Qui, parmi nous, pourrait reprocher à l’apôtre Pierre d’avoir des pensées d’homme, et de s’effrayer, de s’horrifier à l’avance devant la prophétie dans laquelle Jésus vient d’annoncer la liquidation pure et simple de son humanité par le fait des menées injustes des autorités d’Israël ? Un homme sauve sa peau, et cette exigence première est au fondement des pensées de l’homme.


Dans la lecture du livre du prophète Jérémie, nous avons pu observer une tension tout à fait comparable. À la fois, la séduction de l’appel du Seigneur l’a conduit à endosser en toute liberté et loyauté la mission prophétique qui lui était confiée ; et, à la fois, il mesure, non sans amertume, que les pensées de Dieu dont il est devenu le porte-parole, ne lui valent que la raillerie et l’injure de la part des hommes, avant de lui valoir leur violence physique.

Frères et sœurs, il faut en prendre son parti : l’adhésion de notre baptême à la volonté de Dieu nous a mis en contravention avec l’esprit du monde, ce que l’épître aux Romains appelle « le modèle du monde présent ». Aussitôt nous avons à tirer de cette conviction chrétienne de fond une règle de modération de notre psychologie croyante. À vrai dire, sauf exception, cette règle de psychologie collective s’est assez bien vérifiée tout au long de l’histoire de l’Église.
Le disciple du Christ, justement parce qu’il sait au fond de lui-même que l’esprit de l’Évangile doit à un moment ou à un autre l’opposer à l’esprit du monde, veille à ne jamais s’abandonner à des provocations faciles contre le monde, à des critiques systématiques et bruyantes de la société, et encore moins à des manifestations de hauteur ou de mépris contre ses contemporains. Et même, depuis les origines du christianisme, les Chrétiens ont rompu avec la foule des observances de la Loi juive qui pouvaient les isoler, on dirait aujourd’hui peut-être les communautariser, au sein de la société païenne. Voyez là-dessus la célèbre Épître à Diognète du IIe siècle : on y lit que les Chrétiens tendaient à se confondre avec les autres habitants de la Cité.


Il reste que Jésus s’en prend assez rudement à l’apôtre Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! […] Tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes ». Encore une fois, frères et sœurs, il faut en prendre son parti : la foi en Jésus-Christ nous placera par nécessité en opposition, et parfois en opposition frontale, avec l’esprit du monde.

Si le mot de « Satan », pris à la bouche de Jésus, devait heurter l’un ou l’autre en ce dimanche qu’on dit ordinaire, parce que ce mot évoque le combat extraordinaire entre le Sauveur Jésus-Christ et celui que le Nouveau Testament appelle « le Prince de ce monde », alors on voudra bien se rappeler qu’un Chrétien allemand des années 30 avait à faire le choix intérieur, et bientôt extérieur, entre les préceptes héroïques de l’Évangile du Crucifié et l’option de retenir son existence dans sa paix ordinaire, en fermant les yeux sur les injustices des nazis tournées contre les Juifs ou contre d’autres, comme les handicapés mentaux. Il n’y avait guère d’autres solutions. Or, c’était alors « Satan qui menait le bal » de l’histoire, pour reprendre les mots du prix Nobel Isaac Bashevis Singer, cet écrivain yiddish de New-York, dans Le beau Monsieur de Cracovie.


Le prophète Jérémie apporte à nos consciences normalement tourmentées par l’hypothèse de choix héroïques une consolation authentique. Je veux dire : pas des paroles d’encouragement facile et de consolation seulement verbale, mais une certitude surnaturelle que Jérémie a puisée au fond de son âme consacrée au Seigneur. Je le cite : « Je me disais : je ne penserai plus à Lui ; je ne parlerai plus en Son nom ». On perçoit ici à l’évidence devant le choix héroïque la tentation de la désertion ou au moins du renoncement. Et nous nous souvenons que Pierre, tout courageux qu’il avait été en paroles pour professer, coûte que coûte, sa fidélité à Jésus, avait succombé à la tentation de le renier et de le trahir.

C’est là où la consolation de Jérémie est authentique, authentiquement surnaturelle, car il ajoute : « Mais [la Parole de Dieu] était comme un feu brûlant dans mon cœur. Elle était enfermée dans mes os ». Autrement dit, pour transposer cette affirmation dans les termes du N.T., le sacrement de baptême qui nous a tous fait passer dans la mort et la résurrection du Christ, a allumé au fond de nos âmes le feu de l’Esprit-Saint, le feu de la grâce, le feu surnaturel de l’amour de Jésus. Saint Paul dirait, lui, dans l’Épître aux Romains que la grâce nous « a transformés en renouvelant [notre] façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu ». Et l’affirmation de Paul vaut davantage si la volonté de Dieu semble nous conduire vers un choix difficile, voire héroïque.  


Devant de tels choix, frères et sœurs, en nous considérant pour ainsi dire « à froid », nous ne nous penserons capables sans doute que de lâcheté, de reniement, de désertion. Ils nous paraîtront prétentieux et présomptueux ceux qui afficheraient avec forfanterie, comme l’apôtre Pierre, le désir d’en découdre avec le monde à cause de l’Évangile. Mais, « à chaud », je veux dire dans les circonstances où notre vocation à suivre le Christ «  de toute notre personne », comme dit l’Épître aux Romains, serait sollicitée sans aucune échappatoire, alors je suis bien certain que la grâce divine de notre baptême nous communiquerait une force surnaturelle dont nous n’avons pas aujourd’hui la moindre idée. Une force, et aussi une prudence pour ne pas jouer aux cervelles brûlées, une fermeté inflexible du cœur pour répondre jusqu’au bout à l’appel du Seigneur. C’est alors que les « pensées de Dieu » auront investi intégralement nos « pensées d’homme » pour nous employer, au juste moment et dans la juste mesure, au service intégral du Royaume de Dieu.

Est-ce que l’apôtre Pierre, au témoignage de l’évangile de Jean n’est pas allé finalement « là où il n’aurait pas voulu aller » (Jn 21,18) ?  Est-ce que nous en parlerions aujourd’hui si ses pensées d’homme l’avaient retenu dans le reniement et si les pensées de Dieu ne l’avaient pas investi à l’heure suprême et ne l’avaient pas attiré à témoigner du Seigneur Jésus jusqu’au martyre de sang ? Demandons à Dieu, frères et sœurs, d’avoir la même confiance dans la puissance extraordinaire de notre baptême.

Amen