Dimanche 27 octobre 2019

30ème dimanche du temps ordinaire

Chanoine François Geissler


Sœurs et Frères, Chers amis,

La lecture continue des textes bibliques représente un beau bénéfice pour la liturgie et, donc, pour nous chrétiens, depuis le Concile Vatican II. Même s’il y a parfois des coups de ciseaux possiblement regrettables, l’ensemble favorise la compréhension de la Parole de Dieu.
Précisément, alors que nous suivons l’Évangile selon saint Luc, nous entendions, dimanche dernier un passage sur la nécessité de prier et de prier sans relâche. Aujourd’hui, nous venons d’entendre la suite de l’enseignement de Jésus sur ce qui fait le cœur même de la vie croyante. Plus précisément la parabole du pharisien et du publicain (à ne pas confondre avec le parisien et le républicain comme le disait un gamin !), nous invite à réfléchir à un nécessaire ajustement de notre pratique priante. Un ajustement qui est un approfondissement. Si nous pouvons convenir assez facilement de la nécessité d’insister dans la prière comme la veuve de dimanche dernier, la parabole de ce jour, pour peu que nous la prenions au sérieux, nous conduit nécessairement plus loin, plus profond. Examinons donc tour à tour nos deux personnages puis revenons vers nous.

Commençons par le pharisien. Regardons-le d’abord avec sympathie. Il le mérite. En effet, se tenant debout (belle position pour un priant !), il peut faire valoir une vie croyante exemplaire. C’est un vrai « pratiquant » de la foi juive héritée de ses pères. Il ne transige jamais avec les mitsvots, les commandements de Dieu. Il fait tout comme il faut. Pas un détail de la loi ne lui échappe. Il fait en sorte d’être en règle  dans tous les domaines y compris avec sa conscience. Et le voilà qui prie « en lui-même » dit notre passage. Et voilà que la parabole viole son intimité de croyant et nous dévoile le contenu de sa prière. Et cette prière est une prière, non pas de demande, de supplication ou d’intercession, mais plus positivement une prière d’action de grâce. Et il a raison de remercier son Dieu. Mais, mais, c’est justement à cet instant que la situation se complique. Il rend grâce à « son » Dieu parce qu’il n’est pas comme les autres mais, pour faire court, d’une autre trempe, d’un niveau supérieur aux autres et surtout par rapport à cet autre priant qui se trouve être un publicain. Parce que, en ce temps là, la tenue de chacun permet aux autres de reconnaître son identité. Cela commençait bien mais, en fait, le pharisien a tout faux…
Venons-en maintenant au publicain. Regardons-le lui aussi d’abord avec sympathie. Même s’il ne la mérite guère cette sympathie. Parce que, vraisemblablement, il correspond à la description faite par le pharisien et est un voleur, un injuste et peut-être même un adultère. Mais notre sympathie lui est accordée à cause de son attitude : d’abord, malgré sa mauvaise réputation, il vient au temple et il s’y rend pour prier. Ensuite parce que, toujours à cause de sa mauvaise réputation, il se tient à distance et n’ose même pas lever les yeux au ciel. En revanche, il se frappe la poitrine, de ce geste qui est reconnaissance manifeste de sa situation pécheresse. Lui aussi s’adresse à « son » Dieu, non pour lui rendre grâce de ce qu’il est mais pour lui demander d’être favorable au pécheur qu’il sait être. Voilà qui augure bien de la suite… que nous connaissons parfaitement : « c’est le publicain qui, de retour chez lui, est devenu un homme juste, plutôt que l’autre ». À cette nuance près qui n’est pas sans importance : « il est devenu un homme juste « plutôt » que l’autre » !


Et maintenant, revenons vers nous. Même si nous aimerions nous reconnaître totalement dans le publicain en nous éloignant avec prudence du pharisien, avouons que la situation n’est pas tout à fait aussi tranchée. Parce que si la prière du pharisien nous déplaît, sa manière d’être ou de vivre la foi ne nous est pas étrangère. Et, parce que si le publicain nous semble bien ajusté, ses pratiques habituelles nous rebutent et que, par ailleurs, nous craignons autant l’auto-culpabilisation excessive que la vanité affichée de son compère… Alors, quelles leçons pouvons-nous tirer de cet enseignement sur la prière ?
Comme souvent, la liturgie nous fournit elle-même quelques clés. La première repositionne l’image de Dieu : « Le Seigneur est un juge qui se montre impartial envers les personnes » nous dit Ben Sira le Sage. « Le Seigneur est le juste juge » nous affirme saint Paul. Et de préciser : « Le Seigneur m’a assisté, il m’a rempli de force ». Et d’insister encore : « Le Seigneur me sauvera et me fera entrer dans son Royaume ». Voilà donc le Dieu que nous devons prier.
La deuxième clé nous concerne personnellement : « Celui dont le service est agréable à Dieu sera bien accueilli, sa supplication parviendra jusqu’au ciel » nous affirme Ben Sira le Sage.  Quant à saint Paul, il se sait « avoir mené le bon combat,…, et il a gardé la foi ».
C’et donc autour de ces deux éléments que nous avons à réfléchir, chacune et chacun, en vérité. Quelle est notre image de Dieu ou encore quel est le Dieu que nous prions ? Et pour la conduite de notre vie, la suggestion est de choisir ce qui va nous mener au service non pas pour notre gloire mais pour la gloire de Dieu, au bon combat qui est celui de la foi plutôt qu’à la tentation de nous sauver par nous-mêmes. C’est donc une situation de pauvreté qu’il nous faut privilégier, une situation d’abandon dans la foi, une situation de relation filiale comme Jésus nous l’a apprise.


Et, pour conclure, c’est-à-dire pour ouvrir l’avenir, la forme et le fond de nos prochaines prières, c’est encore vers Ben Sira le Sage qu’il convient de nous tourner puisqu’il réunit, de manière heureuse, les deux péricopes lucaniennes sur la prière, celle de dimanche dernier et celle d’aujourd’hui : « La prière du pauvre traverse les nuées ; tant qu’elle n’a pas atteint son but, il demeure inconsolable. Il persévère tant que le Très-Haut n’a pas jeté les yeux sur lui, ni prononcé la sentence en faveur des justes et rendu justice ». C’est bien dans cet esprit que nous pouvons, jour après jour, en cette cathédrale ou ailleurs, chez nous ou dans la nature, prier, prier sans cesse et prier de manière juste.


Amen

Chanoine François GEISSLER