Lundi 29 juin 2020

Homélie de Mgr Ravel pour les prêtres défunts durant le confinement

Mgr Luc Ravel, archevêque de Strasbourg


Le virus ne s’interdit personne : aucune croyance, aucune frontière. Il a balayé notre terre comme un tsunami et il la tient aujourd’hui encore très inquiète, meurtrie, brisée par endroits. De partout autour de nous et en nous, des dégâts difficiles à mesurer. Et tout ne se chiffre pas… Il est impossible de compter la détresse humaine.

Mourir est notre dernier acte d’homme terrestre. Pour certains il a été précipité, pour d’autres vécu dans une très grande solitude. Pour d’autres encore, ce fut l’acte de donner sa vie pour ses frères.

Mais la page du deuil ne se tourne pas comme celle d’un livre. Car nos liens humains nous donnent vie. Ils nous structurent souvent. Ils se mettent à notre service, dans le noble service de nos sociétés et de nos personnes.

D’habitude, notre sœur la mort est accompagnée de ces gestes de tendresse qui nous ont été comptés durant la crise. Ces gestes nous les connaissons. Avant la mort, c’est le soutien d’une main serrée, d’un échange de regard, de quelques mots d’amour, d’une entraide concrète, d’un rite religieux… Pendant la mort, c’est une présence simple, attentive et souvent priante. Après la mort, ce sont souvent les rites de deuils : la reconnaissance du bonheur vécu en commun, le rassemblement autour du corps, l’hommage ou la célébration commune pour dire notre adieu ou à Dieu.

Pour comprendre ce que nous pouvons vivre malgré tous les manques, nous pourrions tourner nos regards sur un autre mort, sur le Christ qui a subi la mort par amour et dont l’enterrement s’est fait dans la précipitation. Un enterrement à la sauvette, pourrait-on dire, car les femmes se précipitent à son tombeau dès qu’elles le peuvent, au petit matin, pour achever la préparation du corps. Ce sont précisément ces femmes qui nous montrent l’intérêt de revenir à la tombe. Elles y courent pour achever un devoir d’amitié, pour parfumer le corps mort de leur ami. Et elles y découvrent tout à fait autre chose. Leur empressement leur vaut d’être les premières témoins d’une chose exceptionnelle : celui qui était mort est vraiment vivant. Nous appelons cela la résurrection.

La résurrection n’est pas n’importe quelle forme d’espoir. Nos espoirs portent sur le temps, sur un demain qu’on désire meilleur. Et ainsi d’espoir en espoir, nous sommes portés, tout au long du temps, sans nous décourager. L’espérance, elle, est plantée au cœur de la mort et elle la rompt sous nos yeux pour nous présenter une vie qui n’est plus contredite par la mort.

L’espérance bouleverse la mort parce qu’elle y injecte le ferment d’une vie qui n’est pas le simple prolongement intemporel de celle que nous connaissons. Cette vie nous l’appelons la vie éternelle.

C’est le sens du grand texte de l’évangile que nous venons d’entendre et qui nous rapporte à des actes précis, accomplis ici, maintenant. Je le résume ainsi : une personne, un geste et c’est l’Éternité qui commence.

Il n’est pas difficile de tourner le regard vers l’au-delà en le faisant scintiller d’un lustre merveilleux. Nous pourrions aisément tenir pour peu ce que nous vivons au fil des jours car les apparences nous affirment qu’il n’y a que la mort qui gagne. Or ce n’est pas cela que le Christ nous enseigne. Il nous parle d’une vie éternelle qui se construit dans la vie temporelle, dans l’instant, dans le maintenant.

« Le chrétien connaît aussi la loi de l’histoire éternelle de l’humanité, de la destinée éternelle de chaque homme. C’est pour en être responsable qu’il est chrétien. » (Delbrêl, t.12, p.182)

Ceux parmi nous qui ignorent la foi chrétienne trouveront dans ces mots ce que c’est que la foi et comment elle sert l’homme, tout homme dans son mouvement de vie qui, tel l’iceberg, n’offre qu’un petit bout visible aux regards. Et elle sert concrètement l’homme car elle ouvre la vie et le temps en montrant la portée éternelle d’un acte d’amour pur, gratuit, sans ombre d’intérêt, au service des autres à commencer par les plus petits.

« De sa naissance à sa mort chaque homme porte en lui le germe de cette destinée immortelle. Chaque homme est en gestation durant sa vie de l’homme immortel qu’il devient chaque jour, qu’il sera à son dernier jour, et tel que ses actes l’auront fait.

Selon qu’il aura été un parasite ou un ouvrier du monde, selon qu’il aura pris soin non seulement de lui-même, mais des autres, l’homme enfante en lui-même l’homme qu’il doit devenir et qui ne mourra plus : cet homme d’éternité sera au jour de la mort ressemblant ou dissemblant de Dieu selon qu’il aura été le travailleur ou l’oisif de ce monde, selon qu’il aura causé du bien ou du mal à d’autres hommes. » (Delbrêl, t.12, p.261-262)

Je nous souhaite à tous d’être remplis de cette Espérance que dévoile la foi et que réalise l’amour.

+ Luc Ravel, archevêque de Strasbourg