Dimanche 22 décembre 2019

Homélie du 4ème dimanche de l’Avent – année A

Père Philippe Vallin

Frères et Soeurs,

I. « Voici que la Vierge concevra et elle mettra au monde un fils auquel on donnera le nom d’Emmanuel qui se traduit Dieu avec nous ». À quelques jours de la nativité, la liturgie de ce IVe dimanche vient nous rappeler les véritables raisons pour lesquelles l’humanité entière s’est ébrouée depuis plus d’un mois, et a déployé tous les oripeaux rutilants, tous les décors, toutes les lumières de Noël. Je sais bien que plusieurs d’entre nous, parmi les fervents de la foi, ne sont pas loin de regarder dans les marchands de la crèche l’espèce la plus caractérisée des marchands du temple, de tout ce commerce qui se fait par-dessus nos fêtes chrétiennes. Je sais bien qu’on peut s’amuser de la sécularisation de Noël dont bien peu savent en effet que le mot sort du latin « Natalis - natal », le jour de naissance du Fils de Dieu sur la terre. Et ce pauvre saint Nicolas de Myre, que dirait-il de sa mutation génétique en bonhomme hiver chargé de cadeaux, passé par le bleu et le vert boréal avant d’être vêtu de rouge il y a à peine un siècle ?

II. Au lieu de nous choquer de ce grand déballage, frères et soeurs, nous devrions au contraire prendre le parti de le juger tout à fait approprié à l’événement de la foi que nous célébrons. À Noël, la famille humaine des deux hémisphères se réunit dans une étrange exaltation, elle s’excite, elle se prépare, elle s’impatiente, elle se promet des réjouissances, et, chose plutôt rare, elle s’inquiète aussi de ceux qui ne les partageront pas. Vous me direz que l’humanité ne sait pas, ne sait plus pourquoi, encore moins pour qui, elle se mobilise avec une telle dépense d’énergie et d’argent. Qu’importe ? C’est à nous, l’Église de Jésus qu’il revient de lui dire, de lui annoncer, de lui expliquer le mystère, en commençant par la confirmer, cette famille humaine, dans la proportion qu’elle a choisie. Oui, elle fait à Noël dans l’énorme, dans la magnificence, dans la surabondance. Elle a raison : c’est la juste proportion.

III. Nous les croyants, nous les fervents, rendons-nous compte : c’est Dieu qui se fait homme, c’est Dieu qui s’incarne dans notre histoire, c’est Dieu qui vient nous sauver. L’Emmanuel, Dieu-avec-nous, est-ce que la conviction de notre foi n’est pas énorme ? Il ne s’agit plus d’idées, de projets, de rêveries éveillées, de coutumes familières ; il n’est pas question de la rotation annuelle du calendrier. Il s’agit de la grande histoire des hommes coupée en deux par un événement, par l’événement : avant Jésus-Christ / après Jésus-Christ.
À cause de sa naissance, mais surtout à cause de sa résurrection d’entre les morts, Jésus est le Fils de Dieu qui est venu mettre un bâton dans la roue de l’histoire. Plus rien ne sera jamais comme avant, et la famille humaine doit apprendre clairement de notre bouche ce qu’elle soupçonne obscurément : cet enfant de la crèche a changé le cours du temps. Ce Fils éternel de Dieu vient changer le temps des vies mortelles pour les attirer au vrai Noël de l’éternité, là où les vivants se réunissent dans la vraie fête de la joie divine. En Dieu, on ne défera pas les guirlandes, on n’éteindra pas les lumières, et on ne se demandera pas si cette chère grand-mère pourra vivre encore une fête de Noël en famille. En Dieu, la vie des uns ne danse pas avec la mort des autres comme le veut la nécessité pathétique des fêtes de la terre. En Dieu, tous sont vivants.

IV. « Voici que la Vierge concevra et elle mettra au monde un fils auquel on donnera le nom d’Emmanuel qui se traduit Dieu avec nous ». Je voudrais vous placer maintenant, frères et soeurs, devant un des mystères de la foi chrétienne les plus lumineux. Il est à la fois le plus connu et le moins compris dans sa substance. Le plus connu parce que tous savent que la mère de Jésus est appelée en nom propre la Vierge Marie, et que son nom s’est ranimé aux âges du doute, aux âges de l’indifférence et de l’oubli, à Lourdes, à la Salette, à Fatima : la Vierge Marie qui a introduit le Fils éternel de Dieu dans le temps de l’histoire est venue plusieurs fois se rappeler au bon souvenir d’une humanité oublieuse. Le plus connu, donc, mais le moins compris. Et pourtant le signe de la Vierge qui concevra est le signe prophétique par excellence du dessein radical de notre Dieu sur l’histoire. On ne voudrait pas de ce signe, tel le roi Achaz, mais Dieu s’obstine à nous le donner. La Vierge-Mère, qu’on le veuille ou non, qu’on le comprenne ou non, est au centre du mystère de Noël. Pourquoi, frères et soeurs ? Pourquoi ?

V. Attention qu’il n’est pas question ici de je ne sais quel soupçon jeté sur la sexualité du couple humain, comme si le Créateur ne l’avait pas voulue avec toute sa beauté, toute sa délicatesse et tous ses risques. Que le sacrement de mariage et la visite de Jésus à Cana viennent rassurer sur ce point tous ceux qui auraient besoin de l’être. Marie, avant l’annonciation angélique, et Joseph, avant le songe miraculeux dont nous venons d’entendre le récit, s’apprêtaient à s’aimer de tout leur coeur et de tout leur corps. Ce dont il est question avec la maternité virginale de Marie de Nazareth, c’est de toute autre chose ; c’est, frères et soeurs, de la rencontre du temps et de l’éternité, de la rencontre du temps des vies mortelles et de l’éternité du Dieu vivant. Je vous le disais à l’instant : l’incarnation et la résurrection du Christ sont venues changer le temps des hommes. Désormais, le temps humain ne sera plus la pente inexorable vers la mort, et la cadence quotidienne d’un compte à rebours ; désormais, le temps du Ressuscité sera un tremplin ouvert aux hommes pour le grand saut pascal dans la vie
éternelle.

VI. Permettez-moi, pour finir, de vous expliquer le grand signe prophétique d’Isaïe : « Voici que la Vierge concevra », le signe réalisé en Marie de Nazareth, six ou sept siècles après la prophétie. Une femme appelée à la maternité est toujours le symbole du temps qui passe. À propos d’elle, tous pourraient dire ce principe de fer de la vie humaine, qu’on « ne peut pas être et avoir été » : ou bien elle est vierge, et les enfants qu’elle porterait sont à venir ; ou bien elle est mère, avec la joie des enfants nouveaux, mais elle n’est plus vierge.Telle est la loi du temps : encore une fois, on ne peut pas être et avoir été. Mais Marie de Nazareth a été choisie pour donner la condition du temps qui passe, notre condition à nous tous les hommes mortels, au Fils éternel de Dieu qui ne passe pas, lui qui vit dans le présent intensif du Dieu vivant avec le Père et le Saint-Esprit. Incroyable élection, énorme mystère : Marie choisie pour être sur la terre la mère de Dieu. Nul ne peut se représenter ce qui s’est passé dans l’intelligence, dans l’âme entière de Marie à l’heure de l’annonciation. Énorme mystère ! Mais Dieu a voulu justement lui donner un signe irrécusable, un signe intime, un signe miraculeux et intégralement personnel que cet événement de la conception en elle du Fils de Dieu n’était pas une hallucination, une folie, un délire. Cette jeune-fille qui allait donner la temporalité au Fils éternel de Dieu, recevrait en retour à l’intime d’elle-même la marque inouïe de l’éternité, ce présent intensif où tout coïncide, où rien ne s’exclut. Elle serait sous le même rapport et dans le même temps vierge et mère, toujours vierge en commençant pourtant d’être mère. Je vous le dis : Noël est une fête énorme, mais ses emballages rutilants ne valent pas le mystère précieux que Dieu nous fait en cadeau. Jésus, son Fils, le vrai Dieu devenu vrai homme au sein de Marie ; l’Éternel qui investit le temps des mortels pour lesarracher à la mort et les introduire dans le présent éternel.

Récemment, la mercatique planétaire a inventé un nouveau concept pour exciter la fièvre mortelle d’acheter et de vendre : le « Black Friday », le vendredi noir. Mais cette fois, à son insu, elle l’a théologiquement très bien nommée ‒ songez : le vendredi du ciel qui s’obscurcit ! ‒, de sorte que les dépenses de Noël pourraient retrouver de leur côté la convenance d’amour bienveillant et de lumière prophétique qui sied à la foi des chrétiens. Il y a ceux qui demandent aux objets des vitrines l’ivresse ténébreuse de la vie mortelle qui n’en finit plus de finir. Nous-mêmes, les disciples du Seigneur, demandons-lui à Noël la grâce d’entraîner la famille humaine non vers des objets, mais vers les personnes qui ont changé la vie mortelle en vie éternelle, Jésus avec Marie et Joseph.

Amen !