Dimanche 14 juin 2020

Homélie pour la Fête-Dieu

Père Paul-Dominique Marcovits, o.p.

Pour cette Fête de l’Eucharistie – la Fête-Dieu - permettez-moi de vous parler de Pedro. Pedro a l’aspect d’un clochard. Depuis la fin du confinement, je ne l’ai pas encore revu. Qu’est-il devenu ? Avant l’épidémie, il venait souvent dans mon église, en dehors des offices. Il était là, assis au fond, avec ses paquets, penché sur sa douleur, sur sa vie brisée. Son français était approximatif. Je devinais. Pedro n’a jamais demandé d’argent. La seule chose qu’il demandait, assez souvent, c’était la communion. Comment pouvais-je refuser une telle demande de la part de ce pauvre homme ? Comment refuser de donner Dieu qui attire les hommes à lui ? La dernière fois que je l’ai vu, peu avant Pâques, je lui ai donné l’absolution… de loin, à cause du virus. Je lui avais déjà donné plusieurs fois le pardon : le pardon, Dieu présent dans sa miséricorde ! Qu’est-il devenu ?

Pedro, malgré ses problèmes, me touche : sa foi, sa confiance simple, son regard lumineux me rejoignent toujours. Pedro est comme un frère, peut-être davantage, il est comme un maître car au milieu des calamités, il demande Dieu, Dieu seul. Il m’enseigne à attendre d’abord tout de Dieu. Quand il disait, avant de recevoir la communion : « Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir mais dis seulement une parole et je serai guéri », comment ne pas m’unir à sa prière ?

Devant Dieu se donnant à nous, nous sommes devant l’abîme de son amour. La réaction immédiate est de nous sentir indignes de tant recevoir. Pauvres, petits, faibles… nous le sommes. Cela nous est lourd parfois. Mais en même temps, le Seigneur nous attire à lui, tel que nous sommes. Son amour est infiniment plus grand que notre coeur. Notre coeur pourrait ressembler à un puit de misères, Dieu y voit sa demeure, Dieu y fait sa demeure. Il nous guérit.


Disons cela autrement : le Père a envoyé son Fils Jésus non pour condamner le monde mais pour le sauver. Son Fils nous a sauvés par sa mort et sa résurrection, mystère de vie, centre de la célébration eucharistique. Le Père a envoyé aussi son Esprit Saint pour que ce qui se passe à l’autel soit vécu sur l’autel intérieur de nos coeurs. Que nous passions de la mort à la vie ! C’est ainsi que nous nous approchons de l’autel pour communier, indignes, pauvres, faibles mais confiants : il vient en nous pour nous guérir. Qui que nous soyons, Dieu vient nous sauver.


Qui que nous soyons, Dieu vient nous sauver : deux conséquences fondamentales pour notre vie. Le Seigneur nous donne la grâce de l’unité et de la paix.


L’unité. Depuis les premières paroles de fécondité prononcées par Dieu à Abraham, le père des croyants ; depuis ses paroles de libération entendues et mises en oeuvre par Moïse ; depuis les avertissements, pleins de force mais aussi de tendresse, formulés par les prophètes, Dieu n’a qu’un seul but : que son peuple puisse vivre de sa vie, car sa vie, c’est le bonheur. Et Jésus ne dit rien d’autre, - et nous l’avons entendu : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui ». Le Christ vit en nous. Saint Augustin commente : « Le prêtre vous dit ‘Le corps du Christ’, vous répondez, ‘Amen !’, c’est-à-dire Amen, je le crois, Christ vit en moi, je deviens le Corps du Christ, je deviens ce que je reçois ». L’amour fraternel trouve sa source ici.


Grâce de l’unité et de la paix. Ne faire qu’un avec Dieu… vivre dans l’unité avec les autres, voilà qui donne la paix. C’est une très lourde épreuve, c’est une tragédie que de perdre la paix qui donne équilibre, sécurité au fond de soi. Lorsque Jésus ressuscité apparait à ses disciples bouleversés par sa mort sur la croix, ses premiers mots sont toujours : « La paix soit avec vous ». Quel soulagement quand, enfin, la paix est là, au fond de nous-mêmes !


Quand nous aurons communié, ou bien quand nous nous serons associés à ceux qui communient, laissons descendre au fond de nous-mêmes la paix de Dieu, la paix de Dieu source de la paix avec nous-mêmes, avec les autres, la paix, grand portail du bonheur de Dieu.


Et puis, s’il vous plait, faites une petite prière pour Pedro !